L’effondrement des partis traditionnels en Europe, concurrencés par des droites nationalistes comme celles de Nigel Farage, Jordan Bardella ou Alice Weidl (AfD) allemande. La mondialisation et l’intégration européenne ont provoqué le déclassement et le rejet des élites car on ne peut concilier mondialisation, souveraineté nationale et démocratie.
Un phénomène se généralise en Europe, qui n’est l’œuvre d’aucune manœuvre centrale et qui, pourtant, se manifeste uniformément en dépit des statuts différents et des nuances de culture et d’identité propres à chaque pays. Ce phénomène a une explication simple et lumineuse : la mondialisation / européanisation, (mal) vécue non pas en tant qu’idéologie mais comme une réalité aux conséquences pratiques que les peuples sont de moins en moins enclins à accepter : pauvreté, déclassement, insécurité, délocalisation… La sociale-démocratie de gauche ou de droite agonise sous nos yeux. Décidément, il y a des logiques en politique : partout, en Europe, les vieux partis de gouvernement sont laminés.
Angleterre
Commençons par l’Angleterre. Nigel Farage (que j’avais reçu il y a 20 ans sur Radio Courtoisie) et son parti Reform UK écrasent le parti travailliste. Starmer subit une cuisante défaite. C’est un séisme politique de magnitude majeure que vient de connaître le Royaume-Uni. Au terme du grand cycle électoral du jeudi 7 mai 2026 – élections locales en Angleterre, renouvellement du Parlement écossais à Edimbourg et du Parlement gallois à Cardiff, le Parti travailliste, au pouvoir depuis juillet 2024, a subi la pire défaite de son histoire électorale moderne : près de 1400 sièges de conseillers municipaux perdus en Angleterre ; plus de vingt collectivités locales basculant dans l’opposition. Une projection en parts de voix nationales tombée à 17 % pour le Labour. Et la perte du Pays de Galles, bastion centenaire du Labour, où la Première ministre sortante Eluned Morgan a perdu son propre siège dans la circonscription de Ceredigion Penfro avant d’annoncer sa démission immédiate de la direction du parti gallois.
Allemagne
En Allemagne, dans les sondages des dernières élections, le parti du chancelier, la CDU/CSU, stagnait à 24 %, dépassé par l’AfD (Alternative pour l’Allemagne), qui recueillait 26 % des intentions de vote. À l’occasion d’un nouveau sondage publié mardi 28 avril, l’AfD est à nouveau en tête, la popularité du chancelier plongeant elle à 15 % de satisfaits, un coup de semonce pour celui qui dirige un pays en crise depuis moins d’un an. 27 % des personnes interrogées donnent leur préférence à l’AfD contre 22 % au camp CDU/CSU de M. Merz et 12 % à son partenaire social-démocrate (SPD). Son gouvernement de coalition entre conservateurs et sociaux-démocrates est accusé de toutes parts d’échouer. Le SPD menace de sombrer davantage. Le parti Die Linke, qui joue un peu le rôle de LFI en France en divisant la gauche, recueille désormais un nombre important de voix, notamment auprès des jeunes. Mais, lors des élections, la majorité de ces votes se sont portés sur l’AfD, en réaction à tous les partis traditionnels, y compris Die Linke. Merz, chef de file de la CDU (Union chrétienne-démocrate), dont il représente pourtant l’aile la plus conservatrice, et rival éternel de l’ancienne chancelière Angela Merkel, est passé par les affaires comme dirigeant de l’antenne allemande de BlackRock. Pourtant ses options plutôt droitières ne lui profitent guère, un peu comme Retailleau en France. France La direction du PS se divise. Boris Vallaud la quitte avec fracas. Président du groupe PS à l’Assemblée, il dénonce la stratégie d’Olivier Faure pour 2027 et l’accuse de ne pas respecter la collégialité de la direction. Vallaud a récemment publié un livre sur la démarchandisation, nouvelle appellation de la renationalisation des entreprises, en même temps qu’il se rapprochait de Yannick Jadot et Raphaël Glucksmann, ce dernier atlantiste et ex-président d’Alternative libérale. D’un panier de crabes à l’autre ! La question de la désignation du candidat pour la présidentielle concentre toutes les querelles autour d’une primaire où domine l’ombre de Mélenchon. Exactement comme pour le centre macroniste où les candidatures se multiplient, tandis que les socio-démocrates européistes de droite, tels Bertrand, Pécresse, Barnier, sont en contradiction programmatique avec le candidat LR Retailleau qui n’aura d’autre solution que de se rallier à Edouard Philippe. Un degré de confusion aggravé, mais très français, tandis que le RN caracole en tête. Le baromètre Toluna Harris Interactive publié le 4 mai confirme cette tendance. Jordan Bardella et Marine Le Pen dominent largement. Le président du RN recueille entre 34 % et 38 % des intentions de vote, tandis que la députée du Pas-de-Calais se situe entre 32 % et 33 %. Édouard Philippe était crédité de 19 %, contre 14 % pour Gabriel Attal. À gauche, Jean-Luc Mélenchon (16 %) et Raphaël Glucksmann (11 % à 12 %) se disputent la troisième place, tandis que la droite républicaine avec Bruno Retailleau est donnée de 9 % à 13 %.
Roumanie
Le Parlement roumain a fait tomber le gouvernement pro-européen du libéral Ilie Bolojan grâce à une alliance de circonstance entre les sociaux-démocrates du PSD et l’extrême droite. Avec 37 % d’opinions favorables dans les sondages, l’AUR de George Simion (droite nationaliste) dépasse désormais largement dans les intentions de vote le PSD, qui stagne autour de 20 %, selon le baromètre Inscop. Après l’invalidation de la candidature de Călin Georgescu, Simion dénonce un « coup d’État » judiciaire et appelle à « écorcher vifs les juges » (sic) responsables de son bannissement. S’il existe bien une Europe, elle est là. Les mêmes causes produisent les mêmes effets, mais comment expliquer, en dépit de caractères propres aux pays et à leur histoire, une telle similitude structurelle ? Une réponse : le trilemme de Rodrik J’ai déjà eu l’occasion, dans un article intitulé « Libéralisme ou le paradigme perdu » (Politique magazine, 31 juillet 2024), d’attirer l’attention de nos lecteurs sur le fameux trilemme de Rodrik : entre trois situations offertes par la mondialisation, on ne peut en choisir que deux, et jamais trois : 1. L’intégration économique profonde (européanisation, mondialisation). 2. La souveraineté nationale. 3. Les institutions démocratiques. L’économiste d’Harvard, Dani Rodrik, est l’inventeur du trilemme (triangle d’incompatibilité) de l’économie mondiale. À travers son ouvrage Le Paradoxe de la mondialisation (2011), qu’il reprend dans La Mondialisation sur la sellette (2018), il montre qu’une société ne peut pas avoir à la fois un régime démocratique, accepter une large ouverture à la mondialisation et conserver sa souveraineté nationale. Une communauté politique ne peut que choisir deux pôles parmi ces trois possibilités. Soit un monde hyper-globalisé, où l’intégration financière et économique est à son paroxysme. Cette force unificatrice s’est construite au détriment des modes nationaux de régulation, par l’élimination des spécificités sociales et culturelles de chaque pays. Si l’on accepte l’hyper-mondialisation et que l’on veut néanmoins la démocratie, il faut alors abandonner l’État-nation et passer à la gouvernance mondiale. Mais pour conserver un espace national de décision politique, la démocratie implique moins de mondialisation. Ce sont là des faits, soit le réel nié par les vieux partis finissants. C’est ainsi que se fonde le « carcan européen ». Dani Rodrik explique que l’Europe illustre cette situation. Les institutions européennes imposent des règles et des politiques économiques communes, souvent considérées comme un déficit de démocratie et une perte de souveraineté nationale absolue en matière monétaire mais aussi budgétaire. Là est la clef des votes recensés ci-dessus. La mondialisation étant manifestement antinomique de la démocratie, le rejet des vieux partis de gouvernement par les peuples traduit le rejet de cette mondialisation dont ils sont les promoteurs. La montée des BRICS s’articule aussi sur ce trilemme. La Chine, par exemple, a choisi la mondialisation commerciale agressive avec succès, la souveraineté affirmée, mais côté démocratie, le déficit est aveuglant… Les Européens veulent-ils donc la mondialisation au prix du renoncement à la souveraineté ou à la démocratie ? Tel est le dilemme des peuples qui refusent de vivre dans une camisole de moins en moins dorée.
Illustration : Nigel Farage, chef du parti Reform UK.
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