Chaque année, à l’arrivée de la saison des Marches des fiertés, au mois de juin, les villes françaises se parent de couleurs arc-en-ciel et voient défiler des cortèges célébrant la diversité tout en portant les revendications des minorités sexuelles et de genre. Toutefois, ces rassemblements, longtemps présentés comme l’expression d’un mouvement homogène, suscitent désormais de vives controverses. Longtemps perçu comme l’un des socles électoraux les plus fidèles de la gauche, le vote des personnes LGBTQI+ en France apparaît aujourd’hui beaucoup plus diversifié que ne le laissent entendre certaines analyses médiatiques. Une enquête réalisée par l’Ifop en mars dernier pour le magazine Têtu a ainsi mis en évidence une évolution significative des préférences politiques au sein de l’électorat homosexuel. Les intentions de vote se répartissent désormais entre deux forces aux orientations opposées, La France insoumise (LFI) et le Rassemblement national (RN), qui recueillent des niveaux de soutien relativement proches.
Derrière cet étonnant basculement se dessinent des mutations profondes : essoufflement du macronisme et un socialisme en perte de vitesse au sein de cet électorat habituellement peu volatile, recomposition idéologique à droite, tensions autour des questions identitaires et religieuses, mais aussi émergence d’une génération de « gays de droite » qui contestent le lien supposé naturel entre orientation sexuelle et engagement progressiste.
Un héritage ancré à gauche, entre conquêtes historiques et désillusions contemporaines
Historiquement, le combat de reconnaissance des droits homosexuels a toujours été porté par la gauche socialiste. C’est donc très légitimement vers cette mouvance que les électeurs LGBTQI+ ont porté leurs votes, signant une fidélité forgée par une succession de conquêtes juridiques décisives en leur faveur. 56 % des personnes concernées se déclarent d’ailleurs encore proches de cette force politique selon l’Ifop,
Sous la présidence de François Mitterrand (1981-1995), plusieurs avancées majeures ont permis la fin de discriminations structurelles envers les gays et les lesbiennes : dépénalisation complète de l’homosexualité, alignement de l’âge de consentement sexuel, reconnaissance progressive des droits civiques et fin des arrestations arbitraires. La dynamique s’est ensuite poursuivie avec l’adoption du pacte civil de solidarité (PACS) sous le gouvernement de Lionel Jospin – première reconnaissance légale des couples de même sexe en 1999 – avant de connaître un tournant avec la légalisation du mariage pour tous sous la présidence de François Hollande, dans un climat de fortes tensions politiques et sociétales (2013). Dernière étape en date, l’ouverture de la procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de femmes, adoptée en 2021 sous le premier quinquennat d’Emmanuel Macron, qui est venue compléter cet édifice législatif.
Paradoxalement, l’adoption du « mariage pour tous » a également marqué l’apparition de premières lignes de fracture au sein de la communauté LGBTQI+. Si cette réforme a été saluée comme une avancée historique en matière d’égalité des droits, certains ont estimé qu’elle s’inscrivait avant tout dans une dynamique politique portée par le gouvernement de l’époque. La figure de Christiane Taubira, alors garde des Sceaux et principal artisan du projet de loi, est rapidement devenue le point de convergence des soutiens comme des oppositions. Au sein même des personnes concernées, des voix se sont élevées pour contester la manière dont le débat avait été mené. Certains reprochaient à plusieurs associations militantes de s’être érigées en porte-paroles de l’ensemble des homosexuels et des lesbiennes, sans que cette représentation ne fasse nécessairement l’objet d’un consensus. Pour leurs détracteurs, la question du mariage ne constituait pas une priorité partagée par tous, révélant ainsi la diversité des sensibilités et des attentes qui traversaient déjà la communauté LGBTQI+, bien avant les divisions plus visibles observées aujourd’hui.
Le recul du macronisme, symptôme d’un espoir désenchanté
Lors de la campagne présidentielle de 2017, qui l’a conduit à l’Élysée, Emmanuel Macron a su incarner pour une partie de cet électorat, l’image d’un progressisme moderne, porté par la jeunesse et une communication soigneusement maîtrisée. Cette dynamique lui avait permis de recueillir environ 28 % des suffrages au sein de l’électorat LGBTQI+. Cinq ans plus tard, lors de sa réélection la tête de l’État, malgré une érosion sensible, il conservait encore près de 22 % des intentions de vote dans cette même catégorie.
Dans ce contexte, la nomination de Gabriel Attal à la tête du gouvernement avait suscité certaines attentes, notamment en raison de son identité sexuelle assumée, perçue par certains comme un facteur susceptible de renforcer le lien avec l’électorat homosexuel. Cependant, cette dynamique n’a pas produit les effets escomptés. Le soutien s’est affaibli, laissant place à une forme de désenchantement et de lassitude. Les figures issues du macronisme peinent désormais à conserver la confiance d’un électorat devenu plus volatil. Selon les données de l’IFOP, qu’il s’agisse de Gabriel Attal ou de l’ancien Premier ministre Édouard Philippe, maire du Havre, seuls environ 17 % des électeurs LGBTQI+ se déclarent aujourd’hui prêts à voter pour eux au premier tour de la prochaine présidentielle. Pour François Kraus, directeur du pôle politique de l’Ifop, les électeurs LGBTQI+ se retournent aujourd’hui vers des partis plus susceptibles de répondre à leurs attentes ou de les conforter dans leurs convictions. Le désenchantement est palpable. Les promesses d’un progressisme durable se heurtent désormais à une réalité politique jugée plus pragmatique, voire désincarnée.
La percée du RN et l’émergence des « gays de droite »
Dans ce paysage politique recomposé, la progression du Rassemblement national constitue l’un des éléments les plus marquants de l’enquête. Historiquement, le Front national, dirigé par Jean-Marie Le Pen, n’a jamais inscrit la défense des droits LGBTQI+ parmi ses priorités programmatiques. Le parti était même associé à certaines déclarations de son fondateur régulièrement perçues comme hostiles envers les personnes homosexuelles. Rien ne laissait donc présager le changement d’orientation stratégique opéré avec l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du mouvement en 2011. Progressivement, celle-ci a engagé une évolution vers une ligne plus institutionnelle et plus consensuelle à l’égard de l’électorat gay, intégrant certaines de ses thématiques dans son discours politique.
Dans cette dynamique de normalisation, le parti a également élargi sa base militante et électorale, comptant désormais des personnes homosexuelles parmi ses adhérents, ses cadres locaux et ses élus. Cette évolution est souvent analysée comme le signe d’une banalisation progressive de son image dans le paysage politique français. Sur 82 élus masculins au sein du partie de Marine Le Pen, il y aurait entre 30 et 35 homosexuels et autant parmi les assistants parlementaires. Un record d’adhésion pour un parti qui confirme le succès de la normalisation de son discours envers cette communauté. Sur le plan électoral, cette stratégie semble avoir produit des effets tangibles à court terme. À la veille de l’élection présidentielle de 2022, le parti était crédité d’environ 20 % des intentions de vote au sein de l’électorat LGBTQI+. Les dernières enquêtes de l’IFOP confirment une tendance haussière. Dans la perspective de 2027, le nom de Jordan Bardella, président du parti et potentiel candidat à l’élection présidentielle, apparaît comme particulièrement scruté. Certaines projections évoquent jusqu’à 27 % d’intentions de vote parmi les électeurs LGBTQI+ en cas de candidature, un niveau inédit pour une formation de cette nature.
Dans ce contexte de recomposition, une frange minoritaire de militants revendiquant une sensibilité homosexuelle conservatrice a progressivement gagné en visibilité. Sur les réseaux sociaux, certains influenceurs issus de ce que d’aucuns qualifient de « gayland », à l’image de Yohan Pawer ou Bruno Monroe, dénoncent régulièrement, que ce soit sur les plateformes numériques, les plateaux de télévision ou les antennes radio, ce qu’ils considèrent comme une confiscation de la parole des personnes homosexuelles par des associations jugées trop alignées avec un agenda politique proche de la gauche radicale. Ces voix critiquent ce qu’elles qualifient de « dérive wokiste » d’une partie du milieu LGBTQI+, qu’elles estiment enfermé dans une représentation caricaturale jugée trop excentrique ou hypersexualisée, et peu représentative de réalités sociales plus ordinaires. Elles revendiquent au contraire une vision plus discrète et intégrée de l’homosexualité, et affirment que les enjeux contemporains dépasseraient désormais la seule question des droits acquis.
Dans cette perspective, des thématiques telles que la sécurité, l’immigration ou la souveraineté deviennent centrales dans leurs choix politiques, ce qui les rapproche de formations comme Reconquête ou Les Républicains, crédités chacun d’environ 4 % des intentions de vote au sein de cet électorat selon certaines estimations. Cette évolution suscite de vives réactions dans les milieux militants de gauche, où ces profils sont parfois qualifiés d’« homo-nationalistes » – voire plus sévèrement encore – et accusés de s’éloigner des luttes historiques de la communauté LGBTQI+. Sur les réseaux sociaux, les échanges se durcissent, certains symboles militants devenant des marqueurs d’opposition entre sensibilités politiques, illustrant la polarisation croissante des débats internes au sein de ces espaces militants.
La poussée de la gauche radicale et ses contradictions
Face à cette tendance partielle à la droitisation, la gauche radicale conserve néanmoins une forte attractivité au sein de l’électorat gay et lesbien. Le président Jean-Luc Mélenchon et son mouvement, La France insoumise, atteindraient environ 25 % des intentions de vote au sein de l’électorat LGBTQI+, en progression par rapport aux précédents scrutins. Cette dynamique s’explique en partie par un discours jugé inclusif à l’égard des minorités, un positionnement affirmé contre les discriminations, ainsi qu’une capacité à mobiliser une partie de la jeunesse politisée. Dans ce paysage, certains électeurs LGBTQI+ se montrent particulièrement attachés à ce courant, tandis que d’autres formations comme le Parti socialiste, Marine Tondelier ou encore Raphaël Glucksmann, peinent à dépasser les 15 % d’intentions de vote dans cet électorat spécifique.
Cette popularité s’accompagne toutefois de débats et de tensions récurrentes. Certaines critiques adressées à des figures de la gauche radicale concernent des prises de position jugées controversées sur les questions LGBTQI+. Un autre sujet de discussion, plus sensible encore dans le débat public, concerne les rapports entre cet électorat et une partie de la population issue de l’immigration. Lors des élections européennes de 2024, environ 74 % des électeurs issus de certaines communautés auraient voté pour des listes de gauche — notamment La France insoumise, le Parti communiste, le Parti socialiste–Place publique ou Les Écologistes.
Du côté des sensibilités dites « gays de droite », cette réalité est parfois interprétée à travers le prisme de travaux sociologiques mettant en avant des attitudes plus conservatrices de la part des musulmans sur les questions LGBTQI+. Une étude menée par IFOP pour la Fondation Roy Desmarais indiquait que 63 % des musulmans pratiquants considéraient l’homosexualité comme une « maladie » ou une « perversion », tandis que 71 % jugeaient « choquant » qu’un couple homosexuel s’embrasse en public (2019). Du côté de La France insoumise, on nie fermement toute existence d’une homophobie latente tant parmi ses cadres que dans son électorat. Le mouvement rappelle régulièrement que les droits LGBTQI+ constituent un axe central de son programme, à l’instar des autres formations de gauche.
Ces données, régulièrement débattues, qui doivent être interprétées avec prudence, alimentent des discussions plus larges sur la diversité des opinions au sein des électorats. Elles s’inscrivent dans un débat récurrent opposant la défense des droits des minorités et la lecture des réalités électorales. Dans le même temps, d’autres formes de rejet de l’homosexualité persistent dans d’autres milieux plus traditionalistes, notamment catholiques. Selon différentes études, environ 14 % des catholiques – et jusqu’à 20 % des pratiquants – considèrent encore l’homosexualité comme incompatible avec les préceptes de la Bible, illustrant ainsi la complexité et la transversalité de ces enjeux au sein de la société française.
Une vague conservatrice au sein de l’internationale gay
La France est toutefois loin d’être le seul pays concerné par ces recompositions idéologiques qui traversent une partie de la communauté homosexuelle à l’échelle internationale. Aux États-Unis, lors de la campagne ayant conduit au retour de Donald Trump pour un second mandat à la Maison-Blanche, les clivages au sein de l’électorat LGBTQI+ ont également été particulièrement visibles. Malgré des positions largement critiques sur les questions de genre et de transidentité, le candidat républicain a bénéficié du soutien d’une minorité issue de la sphère LGBTQI+, notamment à travers certains influenceurs, à l’image de Michael Doherty, qui ont appelé publiquement à voter en sa faveur. Selon les données évoquées durant la campagne, environ 12 % des électeurs LGBTQI+ auraient soutenu Donald Trump face à la candidate démocrate Kamala Harris en février 2024. Une fois élu, son administration a engagé plusieurs mesures visant à restreindre les politiques d’inclusion liées aux questions de genre dans certaines institutions fédérales et militaires.
En Europe, des dynamiques similaires ont été observées. Lors des élections législatives allemandes de 2025, l’Alternative für Deutschland (AfD), formation connue pour ses positions eurosceptiques et conservatrices, a créé la surprise. Co-dirigée par Alice Weidel, ouvertement homosexuelle, le parti a pu apparaître en décalage avec certaines représentations traditionnelles de l’extrême droite. Malgré les controverses entourant le mouvement, certaines estimations issues de plateformes comme ROMEO ou QUEER.de évoquent un soutien compris entre 15 et 20 % de l’électorat gay.
Des dynamiques comparables ont été relevées en Autriche, où le Freedom Party of Austria (FPÖ) a connu une progression notable. Lors des élections générales, malgré une campagne marquée par des polémiques autour de visuels jugés offensants à l’égard des minorités LGBTQI+, le parti aurait recueilli environ 29 % des suffrages au sein de l’électorat gay. Cette formation, déjà connue pour ses positions critiques sur les politiques dites « progressistes », a régulièrement dénoncé ce qu’elle qualifie de « culture arc-en-ciel » et certaines politiques d’inclusion. Ces résultats ont suscité de vives réactions de la part d’associations et de responsables politiques de gauche, qui contestent la méthodologie de certaines enquêtes et estiment que ces chiffres ne reflètent pas fidèlement la réalité des comportements électoraux, traditionnellement partagés entre les Verts et les partis sociaux-démocrates. Ils rappellent également que les violences et discriminations à l’encontre des personnes LGBTQI+ demeurent majoritairement attribuées à des milieux d’extrême droite.
Au Royaume-Uni, une tendance similaire est également observée. Selon un sondage récent commandé par More in Common, le parti Reform UK apparaîtrait comme le plus populaire auprès des électeurs gays et bisexuels, avec environ 25 % d’intentions de soutien. Il devancerait ainsi les Verts et le Parti travailliste. Son leader, Nigel Farage, figure centrale du courant brexiter et de la droite populiste britannique, aurait réussi à capter une partie d’un électorat pourtant régulièrement exposé aux discriminations et aux violences homophobes, comme le soulignent plusieurs rapports de police sur la période récente.
À l’approche du scrutin de 2027, une certitude s’impose : l’orientation sexuelle ne détermine plus à elle seule le vote politique que ce soit en France, en Europe ou même en Amérique. L’électorat LGBT, longtemps perçu comme uni derrière son drapeau arc-en-ciel, reflète désormais les fractures qui traversent l’ensemble de la société occidentale : tensions identitaires, clivages culturels, inquiétudes sécuritaires et défiance envers les institutions. Dans ce contexte, la présidentielle à venir pourrait consacrer une transformation majeure : celle d’un électorat autrefois prévisible devenu, en quelques années, l’un des terrains les plus disputés de la vie politique française.
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