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L’Europe première victime de la guerre, après l’Ukraine ?

En sanctionnant lourdement et de toutes les manières possibles la Russie, l’Union européenne se sanctionne elle-même avec les factures énergétiques à venir, la perte de marchés à l’export, l’inflation et bientôt la relégation de l’euro, et sa dépendance accrue aux États-Unis.

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L’Europe première victime de la guerre, après l’Ukraine ?

Il faut entendre ici non seulement l’Europe institution, l’Union européenne, mais aussi l’Europe espace économique et civilisationnel. Les apparences sont en effet contre ce constat : le nombre de ceux qui veulent adhérer à l’UE, Géorgie, Moldavie, Ukraine, augmente, l’Otan est renforcée, la Suède et la Finlande demandent à y entrer. L’Otan était « cliniquement morte », selon le président de la République (toujours cette sûreté de jugement !), les Européens sont « unanimes » sur les sanctions. Néanmoins le quotidien allemand Der Spiegel a retrouvé un document indiquant que les pays occidentaux avaient promis en 1991 de ne pas accepter de nouveaux membres à l’Est, dont l’Ukraine… Bref, Poutine aura fait se resserrer la trame d’un tissu pour le moins distendu. Rien n’est plus douteux que ces apparences, l’Europe risque de payer le prix fort sur le plan économique et le chemin retrouvé des souverainetés n’est certes pas celle de l’UE mais celle des nations qui la composent.

L’Ukraine un pays convoité

L’Europe est le théâtre de l’avancée continue de l’Otan, et le théâtre des actes de guerre de Poutine contre l’Ukraine : l’Europe sera-t-elle une nouvelle fois le théâtre de la guerre mondiale ? Elle prévoit 1 milliard d’euros d’armes à l’Ukraine, Vladimir Poutine menace ! Les va-t’en-guerre prospèrent. On ne peut qu’être révulsé par la légèreté d’un Bruno Le Maire, qui promet de provoquer « l’effondrement de l’économie russe ». Si la Russie devait l’emporter en Ukraine, les pertes pour l’Europe seraient considérables et les profits pour la Russie très importants. On a coutume de considérer l’Ukraine comme un pays pauvre, ce n’est pas exact. Le pays est au premier rang en Europe pour les réserves prouvées de minerais d’uranium, à la deuxième place europeénne pour le titane, le manganèse, le fer (30 milliards de tonnes) et le mercure, à la troisième pour ce qui est des réserves de gaz de schiste (22 trillions de mètres cubes), au septième rang mondial pour les réserves de charbon (33,9 milliards de tonnes). L’Ukraine est aussi un important pays agricole : premier rang en Europe par la superficie des terres arables, troisième place dans le monde par la superficie des terres noires (25 % du volume mondial), le fameux tchernoziom, première place mondiale pour les exportations de tournesol et d’huile de tournesol, deuxième rang mondial pour la production d’orge, quatrième exportateur mondial de maïs, huitième rang mondial pour les exportations de blé. L’Ukraine peut répondre aux besoins alimentaires de 600 millions de personnes – l’Égypte est en train de s’en apercevoir qui dépend à 80 % des importations russo-ukrainiennes. L’Ukraine est aussi un important pays industrialisé : premier en Europe pour la production d’ammoniac (engrais), troisième en Europe et huitième dans le monde en termes de capacité installée de centrales nucléaires, troisième rang mondial (après les États-Unis et la France) pour la production de localisateurs et d’équipements de localisation, quatrième exportateur mondial de turbines pour centrales nucléaires, quatrième fabricant mondial de lance-roquettes, comme l’armée russe en fait l’expérience.

Le prix de la guerre

« Armons-nous et partez ! », le refus américain de recevoir la moindre goutte de pétrole ou de gaz russes ne coûte rien à l’Amérique mais pénalise durement l’Europe et, en son sein, l’Allemagne, qui pour l’heure ne peut renoncer au gaz russe, eu égard à sa dépendance. Par ailleurs, le président américain a annoncé un prix du gaz de schiste fourni à l’Europe bien au-dessus du prix du gaz russe, business as usual ! La France est moins touchée par le problème des hydrocarbures et démontre, en creux, la pertinence de son choix d’indépendance énergétique avec le nucléaire civil. Un choix qui renvoie les écologistes à leur néant alternatif et Macron à ses velléités de les suivre par électoralisme. Le ressaisissement tardif de ce dernier se fait sur une reprise de la construction de réacteurs dont la puissance installée sera insuffisante : 23 GW sont annoncés alors que la puissance actuelle de ceux qu’ils sont censés remplacer est de 61 GW, une nouvelle tromperie du chef de l’État.

 Sur le plan des flux financiers, chacun y est allé de son discours punitif, sans voir les effets boomerang, le plus souvent par ignorance de la subtilité des marchés de produits dérivés par lesquels se règlent les exportations et les importations. Le Swift interdit désormais à la Russie – pas complètement, d’ailleurs – a été traité avec inconscience et amateurisme, la mondialisation est prise à son propre piège, les politiciens occidentaux n’ayant pas compris ce qu’était le réseau Swift, technique de produits dérivés et d’assurance mutuelle. Nul ne peut dire à l’heure actuelle quels sont les produits dérivés qui sont dans les banques russes. Le gaz ne s’achète en effet pas comme une baguette de pain mais passe par de subtiles constructions financières dont les mérites en termes de souplesse des marchés ont pour contrepartie une volatilité qui peut se retourner contre les auteurs des sanctions et contre le marché en provoquant un krach (cf. les subprimes en 2007). Dès lors qu’une banque est « dé-swiftée », elle ne peut plus payer ou recevoir des fonds d’un autre État pour le compte de ses clients. Mais la Russie a déjà mis en place avec la Chine un système indépendant de Swift, nommé SFS, et on peut penser que les transactions vont désormais contribuer à renforcer encore la puissance chinoise. Il est probable que quelques banques choisies conservent leur accès à Swift, ne serait-ce que pour permettre le négoce de gaz avec des États qui en sont dépendants, comme l’Allemagne ou l’Italie. Certes, en bloquant les réserves de la banque centrale russe, l’Occident a organisé le défaut de paiement de la Russie d’un point de vue technique, mais économiquement la Russie n’est pas en défaut. Avec 20 % de dettes sur PIB la Russie est nettement moins endettée que la France et ses 130% de dettes sur PIB. Aussi bien ce défaut de paiement pénalise ses créanciers occidentaux : en effet la Russie entend rembourser en roubles et non en dollars ce qui est très pénalisant pour les investisseurs car le rouble a perdu près de 55 % de sa valeur depuis que la guerre a commencé, même s’il remonte depuis que la Russie exige d’être payée en roubles pour le gaz qu’elle continue de vendre. Mais le véritable danger pour l’Europe est le poison de l’inflation : déjà en place, il trouve avec la crise ukrainienne un accélérateur fatal.

Le prix de la défense

Quant à l’Europe de la défense, supposée issue du conflit, nous sommes dans l’illusion. Macron, fonctionnaire de Bruxelles et faux président de l’Europe, a voulu nous faire croire à cette Europe de la défense. Une fois encore le réel vient lui apporter un camouflet, l’Allemagne et la Pologne vont acheter des F35 américains et non des Rafale français : la France ne serait-elle pas en Europe ? Et les militaires savent bien que l’Europe de la défense est une chimère de politicien, le sommet de Versailles n’a été tenu que pour le lustre, le vrai, le dur des négociations de paix est en Turquie, pays membre de… l’Otan  et non de l’UE !

 En Ukraine s’accomplit le basculement du monde. La vassalisation de l’Europe, déjà en cours, s’aggrave mais au bénéfice de son suzerain, l’Amérique de Joe Biden. Le secrétaire général de l’Otan Jens Stoltenberg a convoqué un sommet extraordinaire des dirigeants des pays de l’Alliance Atlantique le 24 mars à Bruxelles, en même temps qu’une réunion des chefs d’État et de gouvernement de l’UE en présence de Joe Biden, lequel n’a institutionnellement aucun lien avec ladite UE, tout un symbole ! 

L’Eurasie de Béring à la mer de Chine 

L’économie européenne sera sacrifiée sur l’autel de l’Otan ; l’économie européenne va ressortir brisée de son alliance à courte vue avec le projet américain d’une transformation de l’Otan en alliance globale dirigée contre la Russie et la Chine. Et puis, une partie du monde ne suivra pas les Américains, à commencer par la Turquie, le Brésil et l’Inde. Du point de vue français, l’annonce du chancelier allemand d’un réarmement massif de son pays est le signe de la fin du pacte européen de 1950 dans lequel l’Allemagne, ayant tiré les leçons du nazisme, se mettait au service de la paix. Aujourd’hui, l’Allemagne se veut à nouveau une puissance militaire. La France devra en tirer les conséquences, à commencer par la fin du traité d’Aix-la-Chapelle et le renoncement à la “défense européenne”, principale chimère de Macron. On ne sache pas que cette nouveauté d’une Allemagne qui réarme soit au service d’une défense européenne mais beaucoup plus dans l’affirmation de la souveraineté allemande. Pour l’heure, cette affirmation allemande est industrielle, et la France aura à redouter cette logique. Dans un contexte de pénurie de microprocesseurs, le géant américain Intel prévoit un investissement jusqu’à 80 milliards pour les fabriquer en Europe mais l’Allemagne se taille la part du lion : la ville de Magdebourg, capitale du Land de Saxe-Anhalt, obtient l’implantation de deux usines de production. Le pays abrite déjà le plus gros écosystème de semi-conducteurs d’Europe, avec des groupes comme Bosch ou Infineon.

Le chemin retrouvé des souverainetés n’est pas celle de l’UE.

De tout cela il ressort, et c’est assez connu, que le plan de Zbigniew Brzezinski de découplage de l’Europe industrielle de la source d’énergie russe est en voie de réalisation, l’Europe n’ira pas de l’Atlantique à l’Oural. Mais le projet américain ne prévoyait certes pas une Eurasie du détroit de Béring à la mer de Chine, qui est en train de se constituer (en passant par l’Iran), en dépit de l’extrême prudence des Chinois, avec l’énergie russe, les capitaux et les technologies chinoises ; la Chine s’étant dotée d’une stratégie de rattrapage technologique qui a muté en véritable prédation institutionnalisée, le tout constituant un ensemble de facteurs de puissance. Sleeping Joe (Joe Biden) ferait bien de se réveiller parce que cette logique, à terme, est de surcroit porteuse de la dédollarisation du monde : depuis les accords de Shangaï de 1997, la Chine et la Russie échangent en yuan et la Russie, en vendant ses hydrocarbures payés en yuan, accumule des réserves en cette monnaie pour acheter des produits manufacturés chinois ; c’est aussi ce que pratiquent de plus en plus les pays producteurs de pétrole. Et dans cette guerre des liens se resserrent, porteurs d’avenir pour les deux géants eurasiatiques.

L’Ukraine frontière européenne

Si Poutine devait “récupérer” l’Ukraine, ce qui est loin d’être sûr, il ferait de la Russie un énorme marché global de céréales, minerais, pétrole, gaz, etc. Il est douteux que le reste du monde pourra s’abstenir longtemps de commercer avec la Russie. Et c’est l’Europe en premier qui en payera le prix ; l’euro pourra encore servir aux transactions internes (si la fragilité des banques européennes ne le fait pas chuter) mais il ne sera définitivement plus une devise et les Européens resteront dollarisés et soumis aux privilèges d’extraterritorialité du dollar et au Foreign Corrupt Practices Act (FCPA) à compétence extraterritoriale.

Au final, un immense gâchis, une Ukraine dont l’économie est à l’arrêt, une Russie qui va voir son PIB se rétracter d’au moins 10 %, mais surtout, selon la banque de France, la croissance de l’économie française baissera de 0,5 à 1,1 point en raison du conflit, une prévision optimiste. L’inflation pourrait s’élever jusqu’à 4,4 %, l’insee prévoyant déjà plus de 5 %. Pendant que Bruxelles accentue sa pression fédéraliste, les pays retrouvent, par la force de la guerre, une part de leur souveraineté, de belles contradictions en perspective. Et de part et d’autre du théâtre de guerre, les États-Unis renforcent l’Otan et leur suzeraineté sur l’Europe, la Chine, son emprise sur la Russie, cette dernière n’étant pas vassale mais obligée néanmoins de sa partenaire.

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