Recevez la lettre mensuelle de Politique Magazine

Fermer
Facebook Twitter Youtube

Article consultable sur https://politiquemagazine.fr

Quand l’image fait basculer un pays

Les violences des 17 et 24 octobre ont montré une chose que les « printemps arabes » avaient déjà enseignée : avant de basculer dans la rue, une société bascule dans l’image. Comprendre ce mécanisme est désormais une question de sécurité intérieure.

Facebook Twitter Email Imprimer

Quand l’image fait basculer un pays

Le 17 octobre, à Marseille, le buste de Marianne de l’hôtel de ville a été jeté au sol. Le soir même, des pilleurs exhibaient leur butin face caméra. Une semaine plus tard, le bilan du ministre de l’Intérieur pour la journée du 24 faisait état de 1 435 interpellations et de 267 policiers et gendarmes blessés. Entre-temps, 2 500 gardes à vue avaient été prononcées après le premier week-end, des couvre-feux instaurés dans plusieurs grandes villes et Matignon avait demandé aux opérateurs de se préparer à couper TikTok, Snapchat et Instagram1.
Cette dernière décision dit l’essentiel. L’État a compris où se jouait désormais l’ordre public : sur les écrans. Il lui reste à en tirer les conséquences.

Deux régimes de l’image

En 2011, les images des printemps arabes parvenaient en Jordanie depuis les pays voisins : la Syrie, l’Égypte, la Libye. ®Elles étaient d’une violence inédite. Mais elles obéissaient à une règle. Ceux qui filmaient étaient ceux qui subissaient. Face à des régimes qui tiraient à balles réelles, le téléphone portable était l’arme du faible : une preuve, un appel au monde. La révolte syrienne est née à Deraa, en mars 2011, de l’arrestation et de la torture d’adolescents coupables d’un graffiti ; ce sont les images de cette répression qui ont soulevé le pays. En arabe, le martyr se dit shahid, « celui qui témoigne ».

Le 17 octobre, en France, ceux qui filmaient étaient ceux qui frappaient. L’image ne documentait plus la violence : elle en faisait partie. Le sénateur Mickaël Vallet l’a résumé : pour beaucoup de participants, un acte non filmé « ne vaut pas le coup ». L’anthropologie connaît ce mécanisme sous le nom de trophée. Le guerrier rapportait la preuve de son exploit pour être reconnu des siens. Le pilleur déballe sa paire de baskets devant ses abonnés.

Le droit français a d’ailleurs consacré cette distinction dès 2007. L’article 222-33-3 du Code pénal fait de l’enregistrement délibéré de violences un acte de complicité et punit leur diffusion de cinq ans de prison. Il exclut expressément les images tournées pour informer le public ou pour servir de preuve en justice. Le législateur a donc tracé la frontière entre l’image qui atteste et l’image qui exhibe. Ce sont les plateformes qui l’ont effacée.

L’image, moteur de l’insécurité

Le basculement tient en une chaîne, qu’octobre a rendue visible. L’image convoque : la mobilisation est partie d’un appel publié sur TikTok par un jeune homme surnommé « V2 », qui a recueilli plus d’un demi-million de « j’aime ».2 Elle coordonne : des groupes cagoulés ont surgi au même endroit, à la même minute, organisés sur des messageries chiffrées. Elle désigne des cibles : le commerçant dont la vitrine est repérée, le policier dont le visage est diffusé. Elle recrute, enfin. René Girard l’avait établi bien avant les algorithmes : la violence est mimétique, elle se transmet par le regard3. Une vidéo de pillage vue des millions de fois n’informe pas : elle recrute.

Le Premier ministre a reconnu que le renseignement avait été pris de vitesse. C’est un angle mort : les services savent suivre une filière terroriste ; ils ne disposent pas d’un dispositif équivalent pour détecter, en source ouverte et en temps réel, le moment où un appel viral devient une émeute programmée.

Ce qui fait tenir un pays

La Jordanie, elle, a tenu. Entourée de pays en guerre ou en révolution, elle a connu des manifestations régulières en 2011 sans jamais basculer. Les explications sont multiples, des réformes constitutionnelles engagées par le roi Abdallah II à la loyauté des tribus. Mais une constante s’impose à l’observateur : les symboles communs y tenaient. Le pouvoir en place, l’armée, le drapeau n’étaient pas piétinés dans les cortèges.

Chaque signe y avait un sens précis. Le keffieh noir et blanc dit la Palestine, la famille, le village perdu ; le shmagh rouge et blanc dit l’appartenance jordanienne. Son statut d’emblème national est né d’une décision politique : en 1938, les chefs de la grande révolte arabe ont demandé aux citadins de l’adopter pour que les insurgés ne puissent plus être distingués de la population4. Le porter engageait.

En France, ces signes ont voyagé sans leur contexte. Dans les cortèges du 17 octobre, à Marseille notamment, flottaient des drapeaux palestiniens, au service d’une colère née de la hausse du prix des carburants. Lévi-Strauss appelait « bricolage » cet assemblage de fragments empruntés pour se fabriquer une identité. La cause palestinienne a ses défenseurs sincères. Mais un symbole qui sert à tout ne témoigne plus de rien. Et pendant que des emblèmes étrangers sont brandis, l’effigie de la République est jetée à terre.

Les entrepreneurs de récit

Ces symboles ne s’installent pas seuls. Ils sont portés, légitimés, mis en scène. En mai 2024, un député de La France insoumise brandissait un drapeau palestinien dans l’hémicycle. Le drapeau a franchi les portes de l’Assemblée nationale avant celles de l’hôtel de ville de Marseille. Quand ceux qui font la loi traitent le Parlement comme un cortège, ils ne peuvent s’étonner qu’un cortège traite une mairie comme un butin.

Le 17 octobre au soir, Jean-Luc Mélenchon reprochait aux chaînes d’information de diffuser des « images de violence ». L’argument révèle un rapport sélectif à l’image : la séquence d’un policier qui frappe est relayée comme une pièce à conviction, celle d’une vitrine brisée dénoncée comme une manipulation. Ce n’est pas une éthique de l’image. C’est un tri. Girard décrivait ce rôle : dans une foule en crise, l’agitateur ne frappe pas, il désigne la cible. Il ne lance pas les pierres, il leur fournit un sens.

La leçon de 2011

Reste le mot de « soulèvement », emprunté aux révoltes arabes. Il désignait des peuples privés de bulletin de vote. La France a des élections, une presse libre, des juges. Le printemps arabe se payait en vies. Le « soulèvement » français se filme en story.

Mais 2011 enseigne surtout ce qui vient après. En Égypte, la révolution a porté les Frères musulmans au pouvoir avant le retour de l’armée. En Libye, la chute du régime a ouvert une décennie de chaos. En Syrie et en Irak, l’État islamique a proclamé son califat en juin 2014 sur les ruines de l’insurrection. Ce ne sont jamais ceux qui allument l’incendie qui en récoltent les fruits : ce sont les plus organisés, et les plus radicaux. Ceux qui promettent une « révolution citoyenne » devraient dire qui s’installera sur les décombres.

Ce que l’État doit faire

Couper les réseaux ne réglerait rien. Le Conseil d’État a jugé illégal, le 1er avril 2025, le blocage total de TikTok en Nouvelle-Calédonie ; les opérateurs ont rappelé qu’un simple VPN suffit à le contourner5. Les outils existent. Ils doivent être employés avec méthode. D’abord, une veille dédiée : une cellule du renseignement territorial chargée de repérer les appels à l’émeute en source ouverte, avec la même rigueur que pour la menace terroriste.

Ensuite, des poursuites systématiques. La provocation publique à commettre un délit, prévue par la loi de 1881, est punie même lorsqu’elle n’est pas suivie d’effet ; en 2018, les auteurs des appels à une « purge » contre les policiers le soir d’Halloween avaient été poursuivis sur ce fondement. La circonstance de bande organisée, que le garde des Sceaux a demandé aux parquets de retenir, s’applique aux pillages coordonnés. L’exposition des forces de l’ordre par la diffusion de leurs informations personnelles est un délit depuis 2021. Les vidéos publiées par les pilleurs eux-mêmes, souvent à visage découvert, sont des preuves : deux cents enquêteurs les exploitent déjà.

Enfin, la responsabilité des plateformes. Le règlement européen sur les services numériques les oblige à réduire les risques que leurs algorithmes font peser sur la sécurité publique et prévoit un mécanisme de réaction aux crises. Il ne s’agit pas de censurer des opinions, mais d’interdire qu’un appel au pillage soit promu au rang de tendance. Les rédactions ont aussi leur part. À l’été 2016, plusieurs d’entre elles avaient renoncé à publier le visage des terroristes. Elles peuvent refuser de devenir la caisse de résonance du butin. Une société qui ne maîtrise plus ses images finit par ne plus maîtriser ses rues.

Claire-Marine Gros est anthropologue.

 

1. Lettre du Premier ministre aux opérateurs Orange, Free, SFR et Bouygues Telecom, 22 octobre 2026, révélée par le média Blast le 24 octobre 2026.

2. Public Sénat, « Après les pillages du 17 octobre, faut-il couper les réseaux sociaux ? », 19 octobre 2026.

3. René Girard, La Violence et le sacré, Grasset, 1972 ; Le Bouc émissaire, Grasset, 1982.

4. Ted Swedenburg, Memories of Revolt: The 1936–1939 Rebellion and the Palestinian National Past, University of Minnesota Press, 1995.

5. Réunion entre Matignon et les opérateurs, 23 octobre 2026, rapportée par Clubic.

 


Politique Magazine existe uniquement car il est payé intégralement par ses lecteurs, sans aucun financement public. Dans la situation financière de la France, alors que tous les prix explosent, face à la concurrence des titres subventionnés par l’État républicain (des millions et des millions à des titres comme Libération, Le Monde, Télérama…), Politique Magazine, comme tous les médias dissidents, ne peut continuer à publier que grâce aux abonnements et aux dons de ses lecteurs, si modestes soient-ils. La rédaction vous remercie par avance.

Facebook Twitter Email Imprimer

Abonnez-vous Abonnement Faire un don

Articles liés