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Les Lumières sombres ou l’avènement d’un wokisme de « droite » ?

Les idées ne sont pas immuables : leur fixité supposée dans un ciel que l’on dirait platonicien relève d’une illusion. Les « Lumières sombres » – ou Dark Enlightenment, concept forgé par Nick Land – en offrent une illustration particulièrement révélatrice.

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Les Lumières sombres ou l’avènement d’un wokisme de « droite » ?

Ces « hyper-Lumières », apparues dans les années 2010-2020 au sein des blogues, forums et réseaux sociaux, constituent la face visible d’un vaste iceberg néo-réactionnaire. Ce courant, présenté comme une arme idéologique de disruption massive, serait désormais connecté à une véritable armoire à haute tension politique installée désormais au cœur de la Maison Blanche.

Telle est l’objet de l’essai éponyme d’Arnaud Miranda, enseignant à Science-Po, qui entreprend de définir ce nouvel objet politique. Il rappelle d’emblée que « la néoréaction est une pensée de droite ». L’affirmation appelle toutefois la nuance, surtout lorsqu’il précise que la gauche tend à transformer la société tandis que la droite s’efforce d’en conserver les éléments traditionnels. Or il est manifeste que la néoréaction vise plutôt à tout renverser. Elle ne se laisse pas enfermer dans cette dichotomie classique, tout en empruntant à l’une et à l’autre.

Apparue principalement sur les blogues et les forums de discussions sur Internet, cette « constellation » émerge dans le sillage du libertarianisme états-unien. À rebours du néoconservatisme – partisan d’une « diplomatie transformationnelle » fondée sur la « démocratie libérale » et les « droits de l’homme » –, elle se distingue également de l’alt-right, ou droite alternative, scission d’une partie de la droite américaine à l’orée des années 2000, dont Steve Bannon fut la figure de proue. Le libertarianisme a engendré ensuite un paléolibertarianisme à la fois néo-monarchiste (moindre mal étatique soutenu par Hans-Hermann Hoppe), anarcho-capitaliste (marché sans entraves) et récusant l’ethno-nationalisme racial.

La néoréaction prend alors son véritable essor, l’objectif central étant la pulvérisation sans condition de la démocratie libérale. Son anti-égalitarisme et son pessimisme anthropologique la rapprochent des réactionnaires classiques (Joseph de Maistre, Julius Evola, Thomas Carlyle), mais son optimisme technofuturiste – notamment transhumaniste – et son « accélérationnisme » turbo-capitaliste l’en distinguent nettement.

Deux figures dominent cette contreculture numérique née à la fin des années 2000. La première est Curtis Yarvin, ingénieur en informatique qui, sous le pseudonyme de Mencius Moldbug, développe sur son blog Unqualified Reservations « un contre-discours face à l’hégémonie démocratique et progressive ». Il reproche au libertarianisme son impuissance pratique et affirme que la liberté suppose d’abord l’ordre : « la liberté – l’ordre spontané – est la forme ultime de l’ordre ». Il redéfinit l’État comme une « entreprise souveraine », une sovcorp, fondée sur la force et le marché, dirigée par un PDG exerçant des prérogatives monarchiques ; « Moldbug considère les monarchies européennes du XVIIIe siècle comme des prototypes […] et se déclare ’’légitimiste’’ ». Un tel régime implique l’abolition de la « Cathédrale » – qu’un Jean-Marie Le Pen nommait « Establishment » – car la démocratie serait « un système de gouvernement fondé sur une areligion officielle, le progressisme ». D’où la nécessité d’un « reset », d’une réinitialisation radicale du gouvernement. Miranda interprète à cette enseigne le discours de rupture prononcé par le Vice-président J.D. Vance le 24 février 2025 à Munich.

La seconde figure majeure est Nick Land. Issu de la gauche déconstructionniste et néo-matérialiste, il prône l’accélération inconditionnelle du capitalisme non pour le dépasser, mais pour en précipiter l’issue entropique. Il défend « un annihilationnisme, qui doit conduire à la destruction de tout ordre : territorial, biologique, politique, social et sexuel » et revendique « une véritable soif d’effondrement ». La dynamique techno-capitaliste devrait « hâter le destin final de l’humanité ». Seule l’adhésion à l’« universalisme démocratique-égalitaire » – la « Cathédrale » – en freinerait le mouvement. Selon Miranda, chez Land, « par la déterritorialisation capitaliste, la frontière entre humain et non-humain disparaîtra ». Nourri des analyses de Deleuze et Guattari, Land élabore une dystopie cyberpunk où l’« hyperstition » – fiction politique performative – vise à réaliser les plus sombres présages.

Ce courant, qui fait des émules en Europe parmi une jeunesse identitariste nourrie aux réseaux sociaux, bénéficie du soutien d’entrepreneurs de la Silicon Valley tels que Peter Thiel et Marc Andreessen, tous deux soutiens de Donald Trump. Faute de recul suffisant pour juger de la solidité doctrinale et de la pérennité de son rayonnement, il apparaît néanmoins comme un avatar postmoderne des Lumières : une clarté obscure, persistante, dont l’éclat paradoxal annoncerait l’aurore « luciférienne » d’un wokisme de droite. À l’annulation de l’histoire des wokistes de gauche correspondrait à droite, en miroir, celle de la condition humaine. On peut, de surcroît, penser ces néo-Lumières comme des surgeons prévisibles de la pensée libérale-progressiste qui, depuis plus de deux siècles, sous-tend un impérialisme technocapitaliste d’arraisonnement et d’arasement. Dans cette perspective, les Lumières sombres ne sont pas un simple retour du passé, mais l’exacerbation interne de catégories modernes poussées jusqu’à leur point de rupture. À suivre.

 

Arnaud Miranda, Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire. Gallimard/Le Grand Continent, 2026, 160 p., 18 €

 


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