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Présidentielle : une élection devenue inutile ?

La récente polémique sur les supposées « ingérences extérieures » ne saurait masquer un problème majeur : la place de l’élection présidentielle dans le jeu politique. Car si, originellement, la présidentielle est l’élection qui a configuré le système politique de la Ve République, on doit s’interroger sur son utilité au regard des problèmes qui n’ont cessé de s’accumuler. Avec un système politique qui se dérègle et ne manifeste aucune cohérence, la présidentielle serait-elle devenue l’élection inutile de notre jeu politique ?

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Présidentielle : une élection devenue inutile ?

Pour certains, l’élection au suffrage universel direct serait un acquis depuis sa première concrétisation en 1965. On ne pourrait revenir sur ce rendez-vous totémique censé donner au pays un cap et une majorité politique subséquente et conséquente à l’Assemblée nationale, les minoritaires formant alors l’opposition. Le hic est que cette vue des années 1960 peine à se maintenir. Cette fois-ci, le président n’est pas désavoué par ses opposants qui deviennent majoritaires (cas de la cohabitation) : il est rejeté tout court, sans message clair des électeurs. La situation de 2024 révèle l’impasse d’un système semi-présidentiel, jamais complètement parlementaire, mais caractérisé par l’érosion d’un exécutif qui domine toujours sans disposer de soutiens solides. Un président réélu, mais fortement désavoué, qui ne contrôle plus le jeu politique, donnant un drôle de goût au second mandat. Bref, un mandat erratique où le président essaye de survivre avec du sociétal, imposant, par exemple, la fin de vie alors qu’il n’a pas de pouvoir parlementaire ni de majorité à l’Assemblée nationale.

Le peuple ne fait plus l’élection

Si on remonte aux origines des fondateurs et des praticiens de la Ve République, le suffrage universel direct devait donner assez de poids au peuple pour dégager le président des influences partisanes. C’était la vision du Général de Gaulle qui estimait qu’un corps électoral élargi aux citoyens conférerait une légitimité suffisante pour soustraire l’élu au jeu des partis et des factions parlementaires. On doit s’interroger sur cette indépendance qui, au fur et à mesure des évolutions de la société française, est devenue relative. Outre le poids croissant des médias et des faiseurs d’opinion, la présidentielle n’échappe plus au jeu des partis. Mais pour se faire élire, il ne faut pas seulement apparaître au 20 h ou faire les unes des journaux papiers : il faut aussi beaucoup d’argent et un réseau qui vous permette de collecter cette manne indispensable. Une figure du système politique estimait que la présidentielle représentait, au bas mot, vingt millions d’euros et la nécessité de mettre sa maison en hypothèque. Il ne faut pas seulement des petites mains pour empoigner le téléphone ou des permanents pour rédiger des notes et des éléments de langage : il faut encore assez d’argent pour commander des sondages et tester l’opinion. Tout cela a un coût et il faut disposer d’une structure qui permette de le supporter, comme la présidence d’un parti. Il n’est pas étonnant de voir que les candidats à la présidentielle sont généralement présidents de partis (Attal, Philippe, Retailleau ou Tondelier), ce qui, au passage, dégomme royalement la primaire qui n’a jamais été autant renvoyée dans les cordes qu’à la fin du mandat d’Emmanuel Macron. Si on n’est plus capable de s’entendre, alors on recourt à sa propre écurie. Supposée rendre le président indépendant des partis, la présidentielle l’asservit encore plus à ses machines décriées mais empiriquement nécessaires. Pour exercer le pouvoir, il faudra davantage sacrifier aux auctoritas qui rendent possible son exercice : le « système » – entendu dans le sens le plus plénier du terme en englobant toutes les administrations et les élites –, les différents corps et lobbys dont le déclin ne saurait masquer leur force de nuisance et, tout simplement, les journalistes, condition nécessaire de survie des politiques. Pour avoir des sondages, il faut de la presse et pour avoir la presse dans sa poche, il faut se résoudre au copinage. On pensait qu’être élu permettait d’être adoubé. Mais aujourd’hui, il faut être adoubé pour être élu. C’est au renversement paradoxal des auctoritas auquel on assiste et qui indique la fragilité indéniable de l’élection sous la Ve République.

La financiarisation de la présidentielle

L’élection coûte cher et, à cause de différents paramètres, elle ne peut que coûter encore plus cher. On ironise sur le poids du réseau Bolloré, mais on peut aussi citer en contre-exemples de gauche ceux de Pigasse ou de Niels. Et on ne voit pas comment s’en passer si on envisage sérieusement d’être élu à la fonction suprême. Cette configuration rend grotesque l’interdiction du financement par des personnes morales qui, de toutes manières, arrivera – et est déjà arrivée – à être contournée. Le financement limité aux seules personnes physiques est d’une hypocrisie flagrante car il entretient le mythe écorné de l’élection « citoyenne ». Il n’y a jamais eu autant de règles destinées à « moraliser » la vie politique et l’acquisition d’un mandat, mais paradoxalement l’argent n’a jamais été aussi nécessaire, ce qui se voit dans toutes les élections, même locales. Tel candidat à une législative avoue même que « l’élection est un sport de riches » – et encore est-on heureux de dépasser la barre des 5% pour obtenir le remboursement des frais de campagne ! On ne voit pas comment surmonter cette contradiction et l’on ne peut qu’envisager à terme des assouplissements, faute de quoi les succédanés se développeront (emplois fictifs, etc.) avec des résultats pas très heureux (la multiplication des enquêtes judiciaires). Un candidat n’est plus le fruit d’une rencontre d’un homme ou d’une femme avec un peuple – c’est encore la vision du RN – mais le résultat d’une stratégie de réseaux influents qui arrivent à trouver la bonne personne, à lui ouvrir les portes du pouvoir tout en l’aidant de façon conséquente. Comment envisager « l’appel au peuple » dans une société française aussi atomisée et fracturée ? Peut-on sérieusement croire que la société « instagramisée » donnera ces fameuses ménagères de bon sens dont parlait De Gaulle ?

Un volontarisme voué à la désillusion

Admettons que le candidat parvienne sur ce podium qui ne comporte qu’une seule place : ce n’est pas la fin des difficultés, mais le commencement d’une nouvelle série de problèmes qui seront redoutables d’autant plus qu’ils n’ont pas été anticipés. Depuis 1981, aucun candidat n’a échappé à l’usure et à la désillusion de l’exercice des deux premières années du nouveau mandat présidentiel, le condamnant à des revirements politiques. Mitterrand ou Chirac perdirent assez rapidement leur fonction de « maîtres panseurs » (Jean-François Sirinelli) devant remiser, voire renier leurs promesses de candidat à la présidentielle. Le programme de Mitterrand fut évacué avec le tournant de la rigueur de 1983 – mais déjà amorcé en 1982 – et la promesse de combattre la « fracture sociale » de Chirac de 1995, coulée par les différentes contraintes financières et européennes que rappela Bercy. Quant à Hollande ou Sarkozy, leur volontarisme ne dura que six mois, découvrant qu’ils ne pouvaient tout faire, sans oser l’avouer. Macron n’a pas échappé à la désillusion du verbe présidentiel qui n’entraîne plus l’action qu’il désire, mais suscite très vite une violente contestation. Car après avoir tant promis, il faut gérer les paramètres, dont les plus durs sont ceux des finances publiques. Macron a juste eu la chance de rencontrer la crise sanitaire et la guerre en Ukraine, mais sans ces dernières, il est probable que le président actuel aurait été balayé. Ce qui pointe, c’est le dégagisme avec cette envie de « sortir les sortants ». Et en admettant même que le président soit réélu, le risque est de mener un mandat erratique où l’on multiplie les erreurs tout en étant désavoué par son propre camp. Que l’on songe aux piques d’Attal et d’Édouard Philippe contre Macron qui, à défaut de les faire rois, les fit Premiers ministres… Il est à craindre que pour trouver la bonne ligne le président suivant ne soit condamné à faire du TikTok ou encore plus de sociétal.

Illustration : Xavier Bertrand. Cet homme se croit un destin. Pourquoi pas président de la République ?

 


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