Recevez la lettre mensuelle de Politique Magazine

Fermer
Facebook Twitter Youtube

Article consultable sur https://politiquemagazine.fr

A propos des réflexions désobligeantes sur l’équipe de France

Polémique ethnique autour de Kylian Mbappé. Ascendance étrangère et nationalité française. Indifférenciation juridique républicaine et civilisation française. Nécessaire continuité historique, ethnique et culturelle de la nation. La France, blanche, européenne et chrétienne. La nation, une affaire de tripes et d’âme.

Facebook Twitter Email Imprimer

A propos des réflexions désobligeantes sur l’équipe de France

Durant la succession des compétitions pour la coupe mondiale de football, cette année, une polémique a éclaté au sujet de l’appartenance ethnique des joueurs de l’équipe de France. La sénatrice paraguayenne Céleste Amarilla a ouvert le feu (le terme n’est pas trop fort) en tenant des propos insultants et racistes sur le principal joueur et capitaine de cette équipe, Kylian Mbappé. Toute honte bue, elle l’a traité de « produit de la colonisation » (française), a affirmé que, nourrisson, « il têtait des noix de coco » au lieu du sein maternel et que les êtres les plus instruits qui l’entouraient alors étaient des chimpanzés. Longtemps députée, sénatrice depuis trois ans, cette dame ne supportait pas la défaite des footballeurs de son pays face aux Français, et prenait prétexte, pour justifier son agressivité verbale, du refus de Mbappé de serrer la main du capitaine de l’équipe paraguayenne à la fin du match, refus motivé par l’attitude on ne peut plus odieuse des membres de cette dernière tout au long de la partie. De tels propos ont suscité l’indignation en France et dans plusieurs pays étrangers.

Mais il s’est trouvé des personnalités pour les approuver tacitement, s’inscrire dans leur sillage, et leur donner des sortes de prolongements. Ainsi, presqu’immédiatement après la sortie ordurière de la sénatrice paraguayenne, une autre femme politique, Hebe Casado, vice-gouverneur de la province argentine de Mendoza, a flétri le manque total d’éducation de Mbappé (pour le même motif du refus de serrer la main de l’adversaire), et a qualifié l’équipe de France d’« équipe africaine ». Enfin, l’ancien Premier ministre espagnol Mariano Rajoy a déclaré perfidement que « l’équipe de France est une équipe de très haut niveau…sans Français ».

Ce n’est pas la première fois que l’équipe de France de football essuie de telles critiques. En 1998, après la victoire de la France contre le Brésil, lors de la finale de la Coupe du monde de cette année-là, un Brésilien inconnu mais connaissant très bien la France, sa langue, sa culture et son histoire (et prétendant les aimer), écrivit, dans Le Progrès de Lyon, un article pour rappeler que, tandis que les joueurs de son pays étaient tous indubitablement brésiliens, ceux du nôtre avaient une origine ou une proche ascendance étrangère et non occidentale (maghrébine ou subsaharienne). Il sous-entendait que cette différence diminuait les mérites footballistiques des Français. Cultivé, il étendait même ce vice de pérégrinité dont il affublait nos joueurs aux représentants d’autres domaines. Il rappelait ainsi les origines bulgares de la chanteuse Sylvie Vartan et des écrivains Tzvetan Todorov et Julia Kristeva. C’est sans doute le manque de place disponible dans Le Progrès qui l’empêcha de citer les cas du russo-arménien Arthur Adamov ou des Roumains Emil Cioran et Eugène Ionesco.

Des propos contestables aussi

On aurait pu rétorquer à ce Brésilien que l’immense majorité de nos gloires littéraires, artistiques et scientifiques de notre pays sont bel et bien françaises de naissance et d’ascendance (même lointaine), et que les Vartan, Kristeva et autres ne sont que des exceptions. Et, pour enfoncer le clou, on aurait pu fustiger le racisme du Brésil, où, si les grands footballeurs sont noirs, les élites sociales et politiques sont presque exclusivement composées de blancs (même pas de métis).

Surtout, on pourrait objecter à notre sénatrice paraguayenne, à notre vice-gouverneur argentine et à notre ancien Premier ministre espagnol que leurs affirmations sont fausses. Kylian Mbappé est né en France où, en dehors de ses nécessaires déplacements à l’étranger, il a toujours vécu, où il a grandi et été éduqué, et il est imprégné de la mentalité de notre peuple. L’origine étrangère de ses parents (camerounaise pour le père, kabyle d’Algérie pour la mère), d’ailleurs Français depuis longtemps, ne change rien à cela. Et la même remarque vaut pour les joueurs « africains » (selon l’expression de la vice-gouverneur argentine) de l’équipe de France, qui compte tout de même pas mal de Français de souche blancs et de type européen.

La confusion entre république et nation, droit et culture

Et là, nous atteignons le cœur du problème, la source vive de cette polémique sur l’équipe de France de football, laquelle repose sur un malentendu soigneusement entretenu de part et d’autre.  Face à ces critiques relatives aux origines ethniques ou nationales de nos joueurs, les Français (nos élites en premier lieu) répliquent en affirmant que la République ne reconnaît que des citoyens égaux en droits et en devoirs sans différences de sexe, de race ou de religion. C’est la jouissance juridiquement attestée de la nationalité française qui fait le (citoyen) Français, et l’origine étrangère éventuelle n’y change rien. Fort bien.

Seulement, quoi qu’en disent nos hommes et femmes politiques, nos médias et les représentants de notre intelligentsia, cela ne va pas sans susciter des réserves. Celles-ci découlent de l’assimilation faite par la France (et aussi les autres pays d’Europe occidentale et ceux d’Amérique du nord) entre la république et la nation, le droit et la culture (ou la civilisation). Un ensemble de citoyens juridiquement égaux et indifférenciés ne forme pas une nation, et une constitution républicaine (ou de type équivalent) ne tient pas lieu de culture ou de civilisation. Une nation, une culture, supposent une continuité ethnique et spirituelle dans son histoire, une continuité plus forte que les mutations inévitables qu’elle a connues. Et cette continuité est fatalement altérée lorsque la nation ou la culture reçoivent des apports par trop étrangers à sa nature initiale et relevant originellement de sphères géographiques et ethnoculturelles trop éloignées d’elles.

Une conception de la nation qui ne convainc pas à l’étranger

Les peuples étrangers, paraguayen, argentin, brésilien ou autres, perçoivent confusément mais fortement ce hiatus au sein d’une nation comme la nôtre, qui se veut « polyethnique » et « multiculturelle » et prétend intégrer des gens de toutes origines, se faisant fort de faire d’eux les citoyens d’une république démocratique et juridiquement égalitaire, et de ne les considérer que comme tels. À leurs yeux et en leur esprit, la nation française est essentiellement de race blanche, européenne et chrétienne, voire même catholique d’âme et de manière de penser, sinon d’habitus. Et qu’elle se veuille et se proclame à qui mieux mieux laïque et anticléricale ne change rien à cela, là encore. Quoique français de naissance, et imprégnés de la mentalité française, les citoyens d’ascendance extra-européenne et dont les ancêtres participaient d’une culture elle-même non européenne (et de beaucoup) sont, pour eux, des éléments allogènes, donc non représentatifs de l’identité française. C’est sur ce sentiment confus mais très fort dans l’âme des peuples que jouent la sénatrice paraguayenne, la vice-gouverneur argentine, l’ancien Premier ministre espagnol et le Brésilien auquel nous faisions allusion plus haut. Ils savent que ce sentiment donnera crédit à leur francophobie, à leur irritation de voir notre pays connaître des succès footballistiques. Ils savent que les arguments français fondés sur l’assimilation de la citoyenneté républicaine à l’identité nationale, sur l’identification du droit à la culture ne sont pas vraiment convaincants parce que la nation est une affaire de tripes et d’âme, élaborée par une filiation continue multiséculaire, et non une entité juridique. Une nation ne peut ressembler à la zone de transit d’un aéroport international.

En conclusion, affirmons que, si odieuses puissent paraître les critiques adressées par certains étrangers à l’équipe de France de football en raison de sa diversité ethnique, elles devraient tout de même nous amener à réfléchir sur notre conception républicaine de notre nation et de notre culture.

Illustration : Kylian Mbappé : êtes-vous plus français que lui ?

 


Politique Magazine existe uniquement car il est payé intégralement par ses lecteurs, sans aucun financement public. Dans la situation financière de la France, alors que tous les prix explosent, face à la concurrence des titres subventionnés par l’État républicain (des millions et des millions à des titres comme Libération, Le Monde, Télérama…), Politique Magazine, comme tous les médias dissidents, ne peut continuer à publier que grâce aux abonnements et aux dons de ses lecteurs, si modestes soient-ils. La rédaction vous remercie par avance.

Facebook Twitter Email Imprimer

Abonnez-vous Abonnement Faire un don

Articles liés