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Le système international selon Maurras et l’Action française

Loin de se limiter au « nationalisme intégral », l’Action française a développé, sous l’impulsion de Charles Maurras et Jacques Bainville, une réflexion structurée sur les relations internationales, la civilisation et l’équilibre européen. Une histoire intellectuelle plus nuancée qu’il n’y paraît, dont les contradictions éclairent encore certains débats contemporains.

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Le système international selon Maurras et l’Action française

Sujet difficile ! Outre les imprécations et condamnations, il est enfoui dans une grande ignorance des débats et des circonstances de l’époque. Mais la proclamation du « nationalisme intégral » n’a pas empêché l’Action française d’avoir une réflexion internationale.

Trois remarques préliminaires : l’Action française à propos des relations internationales, ce n’est pas seulement Maurras, c’est aussi Jacques Bainville et d’autres. Le mouvement est certes cohérent mais n’est pas un bloc. Il oscille entre la prise de conscience visionnaire de ce que nous appelons aujourd’hui la mondialisation (c’est évident pour Maurras) et l’espoir d’un rétablissement du Concert européen, façon Westphalie ou Vienne, qui ménageait les intérêts français (c’est la position de Bainville). Ensuite il y a eu une grande continuité de pensée mais aussi des inflexions importantes, liées aux circonstances : 1914, 1919, les années 30, la guerre.

Maurras a pris pour la première fois position sur les relations internationales dans ses articles relatant les premiers Jeux olympiques modernes, à Athènes, en 1896 (réédités en livre en 2004). Ce qui lui apparaît alors, c’est la puissance du sentiment national, c’est la montée depuis environ une génération des nouveaux Grands mondiaux : le Reich allemand, les États-Unis, « conquérants universels… prétendant à la tyrannie » : cela annonce déjà Kiel et Tanger, le livre de Maurras le plus cité sans doute aujourd’hui (1910). Ajoutons une très bonne définition précoce de ce que nous appelons aujourd’hui l’impérialisme informel ou la « guerre hybride » : « Ces conquérants universels profitent de ce que nous ne voyons au juste ni ce qu’ils sont, ni ce qu’ils font, ni ce qu’ils rêvent de faire ».

Kiel et Tanger développait et systématisait ces intuitions. On connaît l’apostrophe fameuse du dernier chapitre : « Un monde ainsi formé ne sera pas des plus tranquilles. Les faibles y seront trop faibles, les puissants trop puissants et la paix des uns et des autres ne reposera guère que sur la terreur qu’auront su s’inspirer réciproquement les colosses. Société d’épouvantement mutuel, compagnie d’intimidation alternante, cannibalisme organisé ! ». On s’y croirait !

Constituer avec l’Italie une « fédération latine »

On constate une nette inflexion de l’Action française avec la première guerre mondiale, peut-être bien sous l’influence de Bainville, et aussi sans doute parce que le conflit dépassait en intensité et en extension tout ce que l’on avait connu avant. Loin d’être des patriotards poussant les jeunes gens à se faire tuer, les gens de l’AF étaient horrifiés : Bainville a été l’un des premiers à comprendre que Paris s’était fait manipuler en 1914 par les Russes, Léon Daudet publia en 1916 La guerre totale, Georges Valois en 1918 Le Cheval de Troie, deux ouvrages très éclairants sur la nature profonde du conflit mondial.

Entre son livre de 1920, Les conséquences politiques de la paix, et sa mort en 1936, l’influence de Jacques Bainville (au sein de l’AF mais aussi dans le grand public) fut considérable. Où se trouvait sa boussole ? Dans la notion absolument essentielle à ses yeux de Civilisation. Le monde intellectuel adopta celle-ci après la Grande Guerre, ce fut même la ligne générale de la Revue Universelle, fondée en 1920 et dirigée par Jacques Bainville, qui citait élogieusement Paul Valéry, sans doute l’un des premiers à populariser cette notion, avec Henri Massis.

Mais dans sa traduction en relations internationales, la Civilisation devait s’appuyer sur le retour à l’Equilibre européen et en même temps donner à celui-ci son contenu culturel et moral. Maurras et Bainville étaient d’accord pour condamner et le Traité de Versailles de 1919 et les Accords de Locarno de 1925, car leur inspiration découlait du libéralisme abstrait de Wilson et des dirigeants français et anglais et ne tenait pas compte des réalités historiques et culturelles. Mais les deux hommes divergeaient sur la politique à suivre : Bainville comptait sur un rétablissement de l’Entente franco-britannique, Maurras ne croyait pas à la possibilité d’une réelle entente franco-britannique pour gérer la paix. En 1929, il publiait un petit livre, Promenade italienne, dans lequel il proposait de constituer avec l’Italie une « fédération latine ». Pour lui cette fédération reposerait non pas sur les soi-disantes races latines, mais sur un « esprit latin », une « culture latine », une « civilisation latine ». Il étendait d’ailleurs cette idée de fédération latine à l’ensemble des nations catholiques, en particulier l’Espagne et l’Amérique latine. Illusions fréquentes en France, dues à mon avis à une insistance excessive sur l’enseignement des Humanités classiques…

Mais sa conception, entrevue avant 1914, clairement formulée depuis la guerre, d’un équilibre européen surplombé par un ensemble de valeurs intellectuelles et morales classiques et catholiques, sans jamais disparaître, va être débordée par deux grands chocs : 1926 et la condamnation de l’Action française par le Pape, 1933 et la montée des idéologies totalitaires. En 1926, la conclusion de Maurras est très claire : la raison profonde de la rupture selon lui était que, à sa grande surprise, et contrairement à ce qu’il avait toujours annoncé, Rome ne soutenait pas la France catholique contre l’Allemagne protestante, mais, dans « l’esprit de Locarno », faisait exactement l’inverse (certes, sur le fond, les choses étaient bien plus compliquées).

L’Atome et la Nation

Ceci dit, malgré la profondeur du choc, Maurras estimait que, sur le long terme, sa conception « catholique et française » serait finalement à même de triompher. C’est ainsi qu’il reprit dans Devant l’Allemagne éternelle, paru en 1937, le chapitre « La seule Internationale qui tienne », résumé de sa conception d’un catholicisme vecteur de la politique extérieure française, qu’il avait d’abord écrit pour Le Pape, la Guerre et la Paix, en 1917.

En revanche la montée des idéologies menaçantes à partir de 1933, dont il était parfaitement conscient, correspondait à un recul de la civilisation et de l’ordre international, à une aggravation des tensions, et annonçait une situation irrécupérable. Il suffit de lire Devant l’Allemagne éternelle :
« Le racisme hitlérien nous fera assister au règne tout puissant de sa Horde. Dernier gémissement de nos paisibles populations ahuries, il sera contesté que d’aussi révoltantes iniquités puissent être éclairées par notre soleil.
– Le soleil du XXe siècle ! … »

À partir de là il n’est plus question d’équilibre européen, mais de La seule France, selon le titre de l’ouvrage publié en 1941. Cela correspondait à une inflexion profonde. Il la souligne lui-même : « Où nous disions : France d’abord, il ne faut plus dire aujourd’hui que France, France tout court ».

Dans Votre bel aujourd’hui, en 1952, en pleine discussion sur la construction européenne, il tire toutes les conséquences de cette concentration nationale : la France seule, ni union franco-allemande, ni Europe confédérée incluant la Grande-Bretagne (les deux solutions discutées depuis le Congrès de La Haye de 1948). La solution pour lui désormais était : « l’Atome et la Nation ». En effet la bombe atomique était la « divine surprise » (c’est moi qui détourne l’expression fameuse de 1940 à propos de Pétain !) qui permettait à une puissance moyenne comme la France de garder son indépendance et de manœuvrer à l’époque des superpuissances :
« Un gouvernement digne du nom français devrait tendre à ce que la France eût à tout prix le secret de la bombe et la bombe elle-même, coûte que coûte. Le manque d’argent n’est pas une excuse. La France doit avoir ce qu’il lui faut pour son nécessaire vital ; les solitudes africaines et océaniennes ne lui manqueraient pas pour expérimenter son engin ».
Après une vie de réflexions beaucoup plus complexes qu’on ne le pense aujourd’hui, mais qui avait abouti à une impasse, Maurras termina donc gaulliste…

 

Illustration : «  Royales mains défuntes, ensevelies et décharnées depuis longtemps ! Notre État, sans cœur ni cerveau paraît avoir aussi perdu ces mains d’ouvriers capables de tailler la figure d’une politique à long terme : il peut être agité au dedans, mais au dehors, il est manchot. »

 


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