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LA NÉVROSE FRANÇAISE

Loin d’attribuer le « mal français » aux seules institutions contemporaines, Yves Morel en recherche les racines dans l’histoire longue de la nation. De la centralisation monarchique aux paradoxes de la démocratie moderne, il défend l’idée qu’un héritage politique et culturel ancien continue de façonner les tensions françaises.

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LA NÉVROSE FRANÇAISE

L’exception française. Une expression bien… française, tant elle se rapporte adéquatement (n’osons pas dire « merveilleusement ») à notre ethos national. Rappelons ici la définition d’une névrose. Il s’agit d’un déséquilibre psychique résultant d’un traumatisme subi par un individu lors de sa petite enfance, assez souvent même peu de temps après sa naissance, et affectant ses relations à autrui et à la société en général.

Mais pourquoi parler de névrose dans le cas de ce que maints auteurs, à la suite d’Alain Peyrefitte, ont appelé « mal français », confirmant d’ailleurs un diagnostic déjà formulé par des historiens aussi différents que Tocqueville (L’Ancien Régime et la Révolution, 1856) et Taine (Les Origines de la France contemporaine, 1875-1893), puis affirmé, beaucoup plus récemment par Philippe d’Iribarne (L’étrangeté française, 2006) ? Tous ces auteurs, si différents les uns des autres, ont en commun de trouver l’origine de la spécificité de notre peuple dans l’œuvre de centralisation de nos rois, tout particulièrement Louis XIII, secondé par Richelieu, et Louis XIV, puis de Napoléon, tous à l’origine du jacobinisme et, finalement, de la monarchie républicaine que nous connaissons depuis 1958… et que nous critiquons à qui mieux mieux, au point que c’est devenu une tradition intellectuelle nationale.

Or, ce ne sont pas Richelieu, Louis XIV, les jacobins ou Napoléon qui ont façonné notre ethos, ni même Philippe le Bel ou Louis XI et leurs conseillers, mais les circonstances de la naissance de notre nation et des contraintes qu’elle a dû s’imposer pour affirmer son identité propre et défendre son indépendance. Dès le milieu du IXe siècle, à la suite du morcellement de l’empire carolingien, la France (la Francie occidentale) a dû défendre sa liberté contre des puissances (le Saint-Empire et la Papauté) qui entendaient la soumettre, et s’est vue obligée, pour cela de se doter d’un régime fort et de s’imposer par les armes à ses voisins européens. Elle s’est alors graduellement dotée d’une monarchie autoritaire étayée sur une administration puissante et centralisée, donc, par nature, rigide et à peu près incapable d’évoluer, d’opérer en douceur les changements nécessités par l’évolution générale du monde durant les Temps Modernes. Aussi, à la fin du XVIIIe siècle, ceux-ci n’ont pu s’effectuer que contre la monarchie, obsolète et bloquée, par la voie révolutionnaire, donc par une rupture prétendument totale avec le passé. La Révolution française découla de l’incapacité de la monarchie à évoluer. Son résultat le plus profond fut que la France, tout en rejetant résolument son passé monarchique, conserva les valeurs aristocratiques de l’Ancien Régime, les mêla à ses prétentions démocratiques, et finit par concevoir la démocratie comme l’accès de tous aux signes tangibles de ces valeurs. Ainsi, notre nation est passée à l’ère libérale puis démocratique sans prendre le temps d’effectuer en elle les changements graduels nécessaires à son adaptation au monde nouveau qui se faisait jour. Elle a ainsi prétendu se fonder sur des valeurs libérales et démocratiques radicales opposées en tous points à celles de la monarchie autoritaire d’Ancien Régime et d’une société hiérarchisée étayée sur des valeurs aristocratiques. Ce rejet du passé, cette absence de transition, a eu pour conséquence que notre nation a fondé un régime libéral puis démocratique sans que les esprits aient eu le temps d’évoluer pour se conformer à ce changement institutionnel et social. En plein régime libéral puis démocratique, les valeurs aristocratiques, censément rejetées au profit de principes égalitaires, couraient encore dans toutes les têtes, si bien que les Français ont conçu la démocratie non comme l’institution d’une société libre et inégalitaire bien que fondée sur le principe de l’égalité des hommes et des droits, mais comme l’extension à tous des avantages et des gratifications qui, sous l’Ancien Régime, étaient ceux de la seule noblesse. Ils ont été – et sont toujours – incapables d’admettre sans sentiment d’injustice et de scandale que la seule société libérale et démocratique viable est celle qui repose sur l’égalité des droits et s’accommode d’une inévitable inégalité des conditions. C’est ce qui explique qu’ils se soient entichés de toutes les utopies de type socialiste et aient été perpétuellement insatisfaits, se sentant floués par tous les régimes, et constamment tiraillés entre des revendications égalitaires radicales et une aspiration individuelle à un statut social de type aristocratique.

L’échec de l’École

La République a tenté de surmonter cette contradiction en confiant à l’École le soin d’opérer la ventilation sociale, sur la base de la seule aptitude intellectuelle, sans égard aux origines familiales des élèves. Mais l’École s’est révélée incapable de résister aux revendications égalitaires et aux ambitions individuelles des élèves et des parents, de sorte qu’elle a sombré dans le marasme et a accouché de l’École pédagogiste d’aujourd’hui, qui consiste en la primarisation lamentable d’une institution et d’un type de savoir et de culture élitistes. Elle a, en outre, secrété le système d’éducation et de sélection sociale le plus hypocrite du monde. Elle a mené tous les jeunes jusqu’au baccalauréat, et une bonne partie d’entre eux à la licence, sans leur permettre l’accès aux situations sociales qui, normalement et naguère, correspondaient à ces diplômes. Elle leur a donné des diplômes totalement dévalués… du moins pour le gros de la population scolaire. Car si la sélection par la naissance et l’argent ou par l’exigence de niveau et la difficulté des examens a été abolie d’une manière générale, elle a été remplacée par une sélection un peu moins voyante (quoique bien connue, après tout) fondée sur les filières, les classes et la réputation des établissements, la connaissance des arcanes et subtilités du système scolaire et universitaire, voire les relations et le carnet d’adresses.

Un mal sans remède

Au final, nous vivons dans un pays qui se targue d’être la démocratie la plus accomplie et la plus généreuse du monde, mais gouvernée, administrée et moralement conditionnée par des élites de recrutement aristocratique, et déconnectées de l’immense majorité de la population. Et les Français, en définitive, se présentent comme des aigris toujours tiraillés entre une secrète aspiration individuelle à la condition aristocratique et une inextinguible revendication égalitaire. Et à cette disposition d’esprit, façonnée par plus d’un millénaire, il n’existe aucune remédiation1.

 

Illustration : Moins d’un étudiant de licence sur deux arrive au bout de ses trois années. À peine un licencié sur deux trouve un emploi avec son diplôme.

1. Sur le sujet, cf. Yves Morel, La névrose française. Essai sur les causes de l’éternel malaise politique de notre nation, Dualpha, 2022.

 


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