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Monde multipolaire et conflits idéologiques, Russie et Occident : où en est-on ?

Pour les Occidentaux, la guerre russo-ukrainienne est un conflit idéologique. Pour le reste du monde, c’est une affaire occidentale. En train de rattraper l’Occident, le reste du monde n’aspire à aucune croisade, surtout pas sous l’égide des États-Unis.

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Monde multipolaire et conflits idéologiques, Russie et Occident : où en est-on ?

Le fait que nous vivons dans un monde multipolaire est de plus en plus reconnu comme une réalité. En outre, il est revendiqué dans son principe par la Chine, l’Inde, la Russie et bien d’autres. Mais il n’en pose pas moins de nombreuses questions, une des principales étant son articulation avec la dimension idéologique, source d’oppositions qui peuvent assez naturellement devenir au contraire bipolaires.

Le conflit entre Russie et Ukraine est sur ce plan caractéristique : le qualifier de grand conflit idéologique tend à être considéré comme une évidence par les Occidentaux. La réaction du reste du monde est beaucoup plus nuancée. Ils n’approuvent en général pas la Russie, et tendent à désapprouver l’agression russe et les annexions ; certains restent réservés, éventuellement en faisant publiquement percevoir un certain malaise comme récemment l’Inde et la Chine. Mais ils n’en déduisent pas qu’ils aient à s’enrôler dans la grande croisade occidentale et notamment en mettant en place des sanctions. Ce qui évidemment réduit beaucoup l’efficacité de ces dernières. 

Ce fait a frappé les observateurs et effectivement il signale une baisse d’influence appréciable de l’Occident sous l’angle idéologique et politique. Soit par refus de ses excès divers (mœurs, agitation woke, etc.) ; soit surtout du fait de sa combinaison avec un interventionnisme éventuellement militaire, notamment de la part des Américains ; soit par une critique du double langage occidental, condamnant certains cas et en tolérant d’autres. Mais outre que subsiste un indéniable attrait pour le style de vie occidental, au niveau politique cela ne signifie pas qu’il y ait passage à une alternative idéologique. De fait, la revendication multipolaire tend au contraire à accréditer l’idée d’un monde où chacun est maître chez soi et où chacun a sa vision de la société et ses valeurs fondamentales. C’est ce qu’affiche notamment la Chine (rappelons que Taiwan n’est pas pour elle une exception, car en droit la quasi-totalité de la planète admet qu’elle est chinoise). 

Faiblesse idéologique russe

De ce point de vue, le discours de Vladimir Poutine prononcé à l’occasion des annexions marque un positionnement quelque peu différent, qui peut être source d’ambiguïté pour les tiers : si la dénonciation de « l’impérialisme » occidental, de son « agressivité » ou de son « colonialisme » peut rencontrer un écho appréciable dans le monde hors Occident, c’est moins le cas du paysage qu’il dessine en même temps de l’affrontement entre deux idéologies, l’occidentale et celle censément plus conservatrice qu’il dit défendre (ce sur quoi il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire, ne serait-ce que du fait de l’héritage soviétique bien présent chez lui). D’une certaine façon,  il tend ici à mimer ce qu’il reproche aux Occidentaux. En outre, le lien qu’il fait entre ces thèmes et la guerre en Ukraine est pour le moins ténu. 

Par ailleurs, autant l’idée d’une menace occidentale sur son pays peut avoir une certaine consistance, autant le discours russe souffre d’une faiblesse idéologique, qui porte sur sa vision normative des relations internationales et sur la place de la Russie. D’où le flou sur ses buts de guerre. Remet-il en cause les frontières en général ? Celles seules issues de la décomposition de l’URSS ? Celles de la seule Ukraine, jugée État inconsistant (et pourquoi ?) ? Est-il nationaliste russe, visant au rassemblement de toutes les zones où se trouvent des Russes ? Ou vise-t-il la constitution d’une zone supposée légitime d’influence, au titre de l’histoire, de son statut de puissance, ou de sa sécurité ? Quelle est la bonne méthode pour changer un statu quo ? La guerre ? Les référendums ? Etc.

Bien entendu, cette indétermination relative n’exclut pas qu’il y ait des succès russes dans d’autres zones ici ou là, notamment là où la question idéologique ne peut pas se poser en ces termes (et où la situation est différente et complexe : Moyen-Orient), soit peut être réduite par certains à un schéma anticolonialiste (Sahel et Afrique noire en général). Mais au niveau global ce flou relatif contraste avec la cohérence de la vision chinoise affichée, mettant en avant un monde de cohabitation harmonieuse autour de l’influence bienfaisante de la Chine, selon le schéma originellement confucéen du « monde sous le ciel » – quelle que soit bien sûr la réalité des visées chinoises à terme et le pragmatisme de son action réelle. Vision chinoise qui ne peut que mettre mal à l’aise ce pays devant les coups de boutoirs russes, et notamment au vu de leur imprécision – et des résultats. 

Une Europe vassalisée

Une impression qui peut être partagée par la plupart des pays. En effet, et comme je l’ai développé depuis quelques années et notamment dans un livre publié en 2017, Guide de survie dans un monde instable, hétérogène et non régulé, ces pays, y compris (voire surtout) les “nouvelles” puissances comme la Chine et l’Inde, sont dans une phase de rattrapage et d’accumulation, notamment sur le plan économique. Dans cette phase, les aventures guerrières, les incertitudes, les entraves au développement, sont mal venues et indésirables. La multipolarité qu’ils désirent est donc une cohabitation, qui doit de ce point de vue s’étendre au moins sur une ou plusieurs générations – ce qui ne préjuge pas de leur attitude sur le vrai long terme, qui pourra devenir beaucoup plus ambitieuse et par là menaçante. L’impérialisme idéologique occidental, cette manie de vouloir dire à la planète ce qui est le bien et le mal, souvent avec arrogance et incohérence, les heurte donc, outre la menace que cela pourrait représenter pour leurs équilibres internes. 

Mais il reste que, pour eux, le nouveau visage de la Russie qui émerge depuis 2022 n’est pas idéal. Bien sûr, la Chine, par exemple, n’en maintient pas moins son soutien relatif pour de nombreuses raisons, mais avec prudence et une certaine réserve. Et les autres ne vont ni sanctionner la Russie ni l’approuver – du moins à ce stade, d’autant qu’elle ne les menace pas à horizon visible (contrairement aux Américains, au moins potentiellement et dans leur vision). Mais la situation peut évoluer si l’escalade se poursuit, notamment avec usage du nucléaire, et en cas de réaction américaine plus musclée. Cela dit, même dans un tel cas ils tendront très certainement à vouloir éviter l’enrôlement dans une grande croisade et réagiront cas par cas avec autant de retenue que possible. 

Pour compléter ce bref descriptif, est-il enfin besoin d’ajouter que, dans ce paysage (l’Europe, France comprise) est inexistante, et réduite à l’image de vassale des Américains ? Malgré la multipolarité croissante, elle tend même à s’effacer plus encore. Et on ne voit pas à ce stade les forces ou les facteurs qui en son sein pourraient vraiment la faire évoluer.

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