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L’irrésistible basculement économique et géopolitique du monde

La chose n’est pas nouvelle : la guerre en Ukraine joue, comme toutes les guerres, le rôle d’accélérateur de l’histoire et fait apparaître en pleine lumière un « requiem pour le monde occidental » selon la formule de Pascal Boniface.

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L’irrésistible basculement économique et géopolitique du monde

Sans partager toutes ses analyses, il faut bien qu’en France on se résolve à considérer cette réalité et sortir d’une sorte de léthargie qu’entretient l’illusion de puissance européenne.

La guerre des monnaies est aussi une guerre

John Connally, secrétaire du Trésor de Nixon, avait eu cette formule à l’adresse des Européens : « le dollar, notre monnaie, votre problème ». Il est vrai que la suspension de sa convertibilité or provoqua, en 1971, un cataclysme dans le monde occidental qui fut à l’origine de la hausse du pétrole : le choc pétrolier fut, à dire vrai, un choc monétaire. Mais les États-Unis conservaient tous les atouts d’une zone monétaire optimale. Insularité, thalassocratie, budget militaire d’une proportion inégalée dans le monde, autant de critères non strictement monétaires mais de nature à assurer encore, de 1971 – où Nixon suspend la convertibilité or du dollar, décidée à Bretton Woods en 1944 – à aujourd’hui, une insolente domination contraire à la logique économique (le déficit du commerce extérieur américain était à son plus haut historique en 2021, et une dette abyssale). L’état profond et le complexe militaro-industriel, aux intérêts convergents, ne sauraient renoncer à cette volonté de puissance.

Mais avec la guerre en Ukraine, les choses sont en train de changer. Depuis quelques semaines il fallait regarder du côté du Kremlin et de la banque de Russie pour ce qui est de l’or et du rouble. L’histoire s’accélère et, en l’occurrence, il faut entendre le signal à bas bruit d’une dédollarisation du monde. Le processus sera lent et sanglant, comme en témoignent l’Irak et la Libye, d’aucun s’interrogeant même sur le malencontreux accident d’avion de Christophe de Margerie, alors patron de Total, survenu le 20 octobre 2014 sur l’aéroport international de Vnoukovo, à Moscou (Russie), quelques jours après une déclaration du PDG laissant entendre que le pétrole pouvait être payé en d’autres devises que le dollar. Mais le processus est en cours.

Échapper à l’orbite du dollar

Pour l’heure, le Kremlin confirme son intention de soutenir le rouble avec de l’or et des matières premières. Mardi 26 avril, dans une interview accordée au journal Rossiyskaya Gazeta, le secrétaire du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie, Nikolaï Patrushev (il a succédé au précédent titulaire, Vladimir Poutine, au poste de directeur du FSB en 1999) a déclaré que les experts travaillaient sur un projet visant à adosser le rouble russe à de l’or et à d’autres matières premières : « Pour qu’un système financier national soit souverain, ses moyens de paiement doivent avoir une valeur intrinsèque et une stabilité des prix, sans être rattachés au dollar. » On ne saurait être plus clair !

Dédollarisation sanglante ! 

D’ores et déjà, la Chine, l’Inde, mais aussi l’Arabie saoudite (ce qui est plus étonnant eu égard au supposé pacte de Quincy de 1945, « renouvelé » en 2005, et à sa vassalisation ambiguë à l’Amérique) sont résolus à payer en yuan et/ou en rouble le pétrole et le gaz russe. Cette annonce trouve un écho favorable dans les pays de l’Asean, et surtout ceux de l’OCS. Le traité de coopération de Shanghai de 1996 regroupait cinq pays autour d’un objectif commun : stabiliser les frontières des républiques naissantes d’Asie Centrale. Il fut signé par la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Russie et le Tadjikistan. L’Ouzbékistan les ayant rejoints, ce sont six pays d’Asie qui fondent en 2001 l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), une instance de sécurité commune. Des élargissements successifs ont concerné à la fois des États observateurs ou partenaires (dont l’Afghanistan, l’Iran et la Turquie) et des adhésions complètes comme celle de l’Inde et du Pakistan en 2017. Mais cet accord est aussi commercial et permet l’échange de matières premières et de produits manufacturés. Dans cette logique, le monde devient de plus en plus multidevise, quand tous les échanges ne se font pas en dollar. La remontée actuelle de ce dernier est plutôt en trompe-l’œil, il est clair qu’à se priver du gaz et du pétrole russe, l’Europe devra payer en dollar les hydrocarbures. L’Otan qui, avant la guerre, permettait de maintenir l’Europe dans un état de dépendance vis-à-vis de Washington, aura été l’outil, même si l’on ne saurait approuver l’invasion russe, du maintien de cette hégémonie. L’atlantisme, à la satisfaction d’une classe politique toute dévouée à celui-ci, est une réalité historique en voie de rétrécissement, le scénario le plus probable étant la satellisation achevée de l’Europe.

Un nouvel ordre qui a bien vieilli

Mais ce comportement hégémonique est-il source de sécurité ou d’insécurité, la question mérite d’être posée. George Bush déclarait en 1991 : « Ce qui est en jeu est plus qu’un petit pays [le Koweit]. C’est une grande idée : un Nouvel Ordre Mondial, où différentes nations s’unissent pour réaliser les aspirations universelles de l’humanité : la paix, la sécurité, la liberté et l’État de droit. » Toujours cette Manifest Destiny tandis que l’URSS s’effondrait, Il fallait donc faire la guerre pour la paix, c’est en général l’issue des guerres. Mais aujourd’hui, on voit bien que personne ne veut plus de ce nouvel ordre déjà plus que trentenaire, avec l’Amérique tutélaire, sauf l’Europe, par suivisme. Et, si nouvel ordre il y a, on l’observe en Eurasie, de Béring à la mer de Chine plutôt que sur les rives de l’Atlantique.

L’euro, monnaie résiduelle

D’aucuns ont espéré que l’euro, lors de sa création, puisse faire pièce au dollar et jouer le rôle d’une devise au bénéfice d’une Europe-puissance ; l’illusion s’est assez vite dissipée, il a surtout servi de monnaie d’échange intérieure à l’UE. L’euro monnaie unique se révèle en réalité n’être qu’une monnaie commune, tant la divergence des taux est forte entre pays participants, taux d’intérêts, taux d’endettement, taux de couverture du commerce extérieur, sans compter une fiscalité différentielle accentuée (voyez la taxation des entreprises en Irlande). L’euro n’a pas créé de convergence mais reflète au contraire les fortes disparités, ce qui le fragilise et, en cas de crise financière et surtout bancaire, le risque de banqueroute d’un pays n’est pas exclu. Les banques européennes se portent mal en dépit d’affirmations contraires, elles dépassent toutes les ratios de « leverage » (effets de levier : pas plus de 10 % des fonds propres en engagements) contrairement aux banques américaines devenues raisonnables depuis la chute de Lehman Brothers. Dans ces conditions, on ne voit pas pourquoi certains pays paieraient pour d’autres, en d’autres termes l’Allemagne pour la France ou l’Italie. Avec l’inflation maintenant et l’arrêt attendu de l’assouplissement quantitatif voulu par la BCE, la fragilité économique de l’espace de l’UE l’inclinera à se lover un peu plus dans les bras de l’Oncle Sam et l’Europe restera dans la zone dollar.

Grande réinitialisation ?

Dans cette analyse, la grande réinitialisation (Great reset) dont on fait grand cas, et dont le pape serait Klaus Schwab, ses cardinaux, Soros, Attali et tant d’autres (ce dernier plutôt en petit théologien du veau d’or), dont les dirigeants non élus européens, Ursula von der Leyen, Christine Lagarde, Thierry Breton, qui veulent contrôler nos pensées sur les réseaux sociaux et nous gratifier d’un passeport européen digne de Big Brother. Et sans oublier les petits clercs locaux de ce Grand Œuvre, tel Macron, la cohorte des grands dirigeants des BlackRock, Pfizer, McKinsey et autres. Tout ce petit monde avec son projet qui n’est autre qu’un nouveau mode de gouvernance ne serait-il pas simplement un modèle néo-occidental, ayant peu de chance de mordre sur le reste du monde pour qui la grande réinitialisation n’est que l’affirmation avérée et légitime de sa nouvelle puissance dans un monde multipolaire ? On objectera que, dans cette grande réinitialisation, en termes de contrôle social des populations, le modèle chinois semble inspirer nos « déconstructeurs-constructivistes » européens, ce qui donnerait à cette grande réinitialisation un caractère universel. En réalité, la pratique démocratique montre qu’aujourd’hui les foules manipulées par une habile ingénierie sociale acceptent volontiers en Europe et aux États-Unis cette tyrannie nouvelle. Tocqueville l’avait pressenti (De la Démocratie en Amérique, 1835) en annonçant les caractères de notre post-démocratie qui n’a pas besoin d’aller en Chine pour s’inventer. Elle est sui generis : « au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort ». Faisant écho à Klaus Schwab, « Vous ne posséderez rien et vous serez heureux ! ».

II n’en reste pas moins qu’il y a dans le basculement du monde la fin de la pertinence du concept de monde occidental et a fortiori de monde occidentalisé. Et cette fin est concomitante avec l’abandon de ses valeurs de liberté et d’éminente dignité de la personne, au moment même où l’UE, au nom de ses supposées valeurs, s’emploie, par la contrainte, à réprimer les pays de l’Est demeurés fidèles aux véritables valeurs de la civilisation européenne.

Basculement du monde et mondialisation

Le rouleau compresseur de la mondialisation est-il en train de s’arrêter, serait-ce la fin de la mondialisation ? C’est assurément la fin de la mondialisation américaine (ou occidentale) qui est enclenchée. Quant à la démondialisation, elle peut se comprendre justement par ce basculement économique et monétaire du monde. C’est au sociologue philippin Walden Bello que l’on doit le mot démondialisation (dans son livre Deglobalization, ideas for a New World Economy, 2002). Il a utilisé ce terme pour dénoncer le pouvoir des grands organismes internationaux tels que le FMI, l’OMC, institutions de fondation occidentale, et plaider pour un monde avec décentralisation du pouvoir dans la gouvernance du commerce international. Démondialiser implique également de définanciariser l’économie mondiale via la re-régulation de la sphère financière et la réintroduction de contrôles de capitaux. 

Or cette pratique, qu’on n’attendait pas, et qui faisait hurler tous les prétendus libéraux, a été réintroduite sous l’empire de la nécessité par les Occidentaux, suite à la guerre en Ukraine. La limitation du système Swift en est l’illustration, de même que l’embargo sur les matières premières et, globalement, l’intervention des États dans l’activité économique internationale qui devrait marquer les années à venir, même après la paix.

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