Recevez la lettre mensuelle de Politique Magazine

Fermer
Facebook Twitter Youtube

Article consultable sur https://politiquemagazine.fr

Géorgie : la mort du patriarche Ilia II, apôtre d’un improbable retour du roi

Figure tutélaire de la nation géorgienne, le patriarche Ilia II s’est éteint. Derrière le chef religieux unanimement respecté, disparaît aussi l’un des derniers grands défenseurs d’un projet inattendu : la restauration d’une monarchie constitutionnelle dans le Caucase.

Facebook Twitter Email Imprimer

Géorgie : la mort du patriarche Ilia II, apôtre d’un improbable retour du roi

Pendant près d’un demi-siècle, Ilia II aura incarné bien plus que l’église orthodoxe. Intronisé Patriarche en 1977, à l’époque soviétique, il accompagne la Géorgie dans toutes ses mutations : de la fin de l’URSS à l’indépendance de 1991, puis à la succession de crises politiques qui marquent les premières décennies du nouvel État.

Dans un pays souvent fragmenté, son autorité s’est imposée comme un point fixe. Sous les présidences d’Edouard Chevardnadze (1992-2003) puis de Mikheil Saakashvili (2004-2013), il agit en médiateur, apaisant tensions sociales et affrontements politiques. À plusieurs reprises, son intervention va contribuer à désamorcer des crises majeures. Sa popularité est sans équivalent durant son patriarcat : régulièrement, les enquêtes d’opinion le placent en tête des personnalités les plus respectées du pays. Cette influence exceptionnelle lui confère un rôle unique, à mi-chemin entre guide spirituel et arbitre national en dépit de nombreuses déclarations qui ont fait débat (rejet de l’homosexualité, avortement…).

Mais Ilia II ne s’est pas contenté d’un rôle pastoral. À rebours de la prudence habituelle des autorités religieuses, il a porté une vision politique claire : celle d’une monarchie constitutionnelle comme horizon possible pour la Géorgie. Au début des années 2000, alors que la Géorgie est plongée dans une crise politique importante, il va frapper les esprits. Lors d’un sermon à Tbilissi, la capitale, Ilia II évoque ouvertement la possibilité d’un retour du roi : « Le rêve du peuple géorgien d’établir une monarchie constitutionnelle peut se réaliser. ».

Les Bagration, une dynastie au cœur de l’identité nationale

Dans un pays secoué par les manifestations et la défiance envers les institutions, cette déclaration agit comme un catalyseur. L’idée monarchique, longtemps marginale, revient soudain au centre du débat. Pour Ilia II, la monarchie n’est ni un anachronisme ni une nostalgie. Elle représente une solution d’équilibre : un souverain au-dessus des partis, garant de l’unité nationale, dans un système où le pouvoir réel demeure entre les mains du Parlement. Le plaidoyer du patriarche s’inscrit dans une mémoire longue. Car la Géorgie fut, pendant des siècles, un royaume gouverné par les Bagration, une dynastie au cœur de l’identité nationale.

C’est au cours du XIXe siècle que la Géorgie perd son indépendance ; le royaume est annexé par les Russes, les Bagration incorporés à la noblesse de Saint-Pétersbourg. Si diverses tentatives de restauration échouent toutes, comme celle de 1832, menée par des nobles et des intellectuels, elles marquent un tournant : le monarchisme devient un vecteur du sentiment national et une idée qui fait consensus parmi les Géorgiens. Il faut attendre la révolution de 1917 pour que l’idée refasse surface depuis le bureau du Kaiser Guillaume II, à Berlin. Un projet qui ne verra pas le jour et la République de s’installer, soutenue par l’aristocratie qui juge que l’institution monarchique a été décrédibilisée sous l’ère Romanov. L’invasion soviétique de 1921 enterre durablement la question. La dynastie Bagration s’exile, flirte avec le régime nazi par anticommunisme et toute expression politique indépendante est étouffée.

45 % favorables au retour d’un Bagration sur le trône

Il faut attendre la chute de l’URSS (1991) pour que la question royale revienne sur le devant de la scène. Dans une Géorgie indépendante mais instable, certains voient dans la monarchie une réponse aux divisions politiques et aux tensions territoriales. D’autres y voient déjà un rempart contre la Russie naissante. Les débats sont vifs, la perspective évoquée au sommet de l’État, les monarchistes de l’Union des Traditionalistes Géorgiens dirigeront un temps l’Assemblée nationale et le prétendant au trône, le prince Georges XIV Bagration, revient en 1995. Pourtant, l’idée peine à faire son chemin dans un pays qui sort meurtri par une violente guerre civile.

Le patriarche Ilia II pousse les partis politiques à s’entendre sur l’idée d’une restauration de la monarchie (2007). Plusieurs mouvements d’opposition se mettent à soutenir ouvertement la monarchie constitutionnelle. Le slogan « Géorgie sans président » circule dans certains milieux traduisant la volonté de dépasser un système jugé conflictuel. Mais au sein du gouvernement, la réaction reste mesurée. Les autorités parlent d’une idée « prématurée », sans jamais la disqualifier totalement. Parmi les Georgiens, la voix du leader religieux a été entendue. Si dans les années 1990, à peine 16 % des Géorgiens se disent favorables à la monarchie, après l’appel d’Ilia II, ils sont jusqu’à 45 % à être favorables au retour d’un Bagration sur le trône.

La question dynastique, talon d’Achille du projet, va perturber cet élan prometteur. La dynastie des Bagration est divisée en plusieurs branches, longtemps rivales. Le mariage très médiatisé en 2009 entre deux lignées concurrentes permet une forme de réconciliation, et la naissance d’un héritier commun — le prince Georges —, trois ans plus tard, va nourrir tous les espoirs. Le divorce retentissant du couple (2013) va finir par doucher les espoirs des monarchistes, qui voient chacune des branches revendiquer à nouveau la couronne royale.

L’idée persiste dans le subconscient national

Sur la scène nationale, les monarchistes perdent en avantage, voient leur nombre de députés se réduire considérablement, compromis dans une tentative de putsch (2003), contraints de s’allier avec d’autres partis pour survivre politiquement. Pour autant, l’idée persiste dans le subconscient national, agitée comme un fanion à chaque crise politique majeure. En 2017, Gia Volski, vice-président du Parlement, déclare considérer la restauration de la monarchie géorgienne comme une évolution positive pour la nation. Au pouvoir, les dirigeants du parti Rêve géorgien estiment que la couronne pourrait même être restaurée d’ici deux décennies.

Prétendant au trône depuis la mort de son père, le prince David XIV Bagration (49 ans) est invité en 2018 à l’investiture de Salomé Zourabichvili comme présidente de la Géorgie. Ce n’est pas une surprise. Par le passé, elle a manifesté des accointances monarchiques. « Personnellement, je pense que la république présidentielle n’a pas sa place dans notre pays et que nous devons envisager un passage à un système de monarchie constitutionnelle », avait-elle déclaré publiquement en 2008. Les tensions permanentes avec la Russie, les divisions autour de l’intégration à l’Union européenne, les crises politiques ne vont pas permettre à la dirigeante géorgienne de poser la question attendue à ses compatriotes en dépit de l’ombre omniprésente d’Ilia II qui continue à réclamer le retour de la monarchie.

Le prince David Bagration reste toutefois prudent, estimant que certains se servent de la monarchie pour leur propre intérêt.  « Dans les années 1990, les monarchistes étaient une véritable force politique. Aujourd’hui, ils dépassent à peine la barre des 1 % lors d’élections », tient à tempérer le prétendant dans une interview accordée au site Monarchies et Dynastie. Bien que le nouveau président Mikheïl Kavelachvili (depuis 2024) soit lui-même marié à une Bagration, l’idée est encore soutenue par quelques partis politiques, laissant le champ libre à tous les espoirs.

Avec la disparition d’Ilia II, le 17 mars 2026, à l’âge de 93 ans la Géorgie perd une figure capable de porter cette idée avec autorité et légitimité. Mais il laisse toutefois derrière lui un débat profondément transformé. En réintroduisant la monarchie dans la discussion politique contemporaine, il a ouvert une voie que beaucoup pensaient définitivement fermée.

 

Illustration : « Le choix [d’intégrer l’Union européenne] peut s’accomplir à condition que les enseignements contraires à Dieu, tels que la propagande d’un mode de vie non traditionnel, ne soient pas imposés ». Ilia II.

 


Politique Magazine existe uniquement car il est payé intégralement par ses lecteurs, sans aucun financement public. Dans la situation financière de la France, alors que tous les prix explosent, face à la concurrence des titres subventionnés par l’État républicain (des millions et des millions à des titres comme Libération, Le Monde, Télérama…), Politique Magazine, comme tous les médias dissidents, ne peut continuer à publier que grâce aux abonnements et aux dons de ses lecteurs, si modestes soient-ils. La rédaction vous remercie par avance.

Facebook Twitter Email Imprimer

Abonnez-vous Abonnement Faire un don

Articles liés