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Cameroun : ces rois qui pèsent sur la République

L’élection du lamido de Rey-Bouba à la présidence du Sénat camerounais illustre une réalité singulière : dans cette ancienne colonie française, les monarchies traditionnelles ne relèvent pas seulement du passé, elles continuent d’occuper les plus hautes sphères du pouvoir.

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Cameroun : ces rois qui pèsent sur la République

L’élection du lamido (roi) Aboubakary Abdoulaye à la présidence du Sénat du Cameroun a été plus qu’une surprise inattendue, le 17 mars 2026. Elle illustre une réalité profonde et souvent méconnue : dans ce pays d’Afrique centrale, les monarchies traditionnelles ne sont pas des vestiges du passé, mais des centres de pouvoir bien vivants, à la croisée du politique, du sacré et du social.

À 64 ans, cet ancien secrétaire d’État à l’Agriculture, membre du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), le parti au pouvoir depuis quatre décennies, succède au nonagénaire Marcel Niat Njifenj à la tête de la chambre haute du Parlement. Désormais deuxième personnage de l’État dans l’ordre protocolaire, il est un potentiel dauphin constitutionnel du président Paul Biya, réélu pour un huitième mandat et dont l’état de santé inquiète tous les Camerounais. Le nouveau président du Sénat incarne une singularité africaine que l’on retrouve dans de nombreux pays du continent : la fusion, au sommet de l’État, entre légitimité moderne et autorité traditionnelle.

Car Aboubakary Abdoulaye n’est pas un élu comme les autres. Depuis 2006, il règne sur le lamidat de Rey-Bouba, l’une des chefferies les plus puissantes du nord du pays, héritée de son père, lui-même dépositaire d’une longue lignée de souverains peuls. Le lamidat s’étend sur près de 36 000 km². Fondé au début du XIXe siècle par Bouba Ndjidda, chef guerrier venu du Mali, ce territoire s’est construit autour d’une organisation politique et sociale d’une remarquable stabilité.

Le lamido y concentre des pouvoirs étendus : souverain polygame, autorité judiciaire suprême qu’il est difficile de rencontrer, guide spirituel, il incarne à lui seul l’ordre social sur fond de conservatisme accru. Rien d’essentiel ne se décide sans son aval. L’impôt sur le bétail, la gestion des conflits ou encore l’organisation des communautés relèvent directement de son autorité. Dans la tradition, le souverain ne se déplace jamais sans ses attributs symboliques – étendard blanc, tambour d’argent, épée et objets sacrés –, autant de signes d’un pouvoir qui dépasse le simple cadre politique pour s’ancrer dans le sacré. Cette organisation, héritée des structures précoloniales, confère au lamido une autorité sur ses sujets. Un absolutisme de fait qui, malgré l’intégration de cette monarchie dans l’État moderne, n’a jamais totalement disparu de cette ancienne colonie allemande, devenue colonie française de la fin de la Première Guerre mondiale jusqu’à son indépendance en 1960.

L’histoire politique du lamidat de Rey-Bouba illustre parfaitement le poids des chefferies dans la vie publique camerounaise. Longtemps réticente à l’engagement partisan, l’aristocratie locale a progressivement basculé dans l’orbite du RDPC, le parti au pouvoir. Dans les faits, l’influence du lamido dépasse largement le cadre local. Cette concentration de pouvoirs n’est pas sans susciter des critiques. Certaines pratiques du lamidat, jugées archaïques, interrogent au regard des standards contemporains des droits de l’homme.

Le lamidat, institution africaine

Le prélèvement d’impôts traditionnels, l’existence d’une prison privée (qui fait régulièrement bondir les associations des droits de l’homme) ou encore l’usage de milices locales (les doungourous) alimentent régulièrement les dénonciations d’organisations de défense des droits humains. Des accusations évoquent également des pressions exercées sur les électeurs, notamment lors des scrutins. « Après avoir accompli leur devoir civique, les citoyens ramènent les bulletins des autres partis pour démontrer qu’ils ont effectivement voté pour le parti de leur leader coutumier », rappelle d’ailleurs à ce propos l’écrivain Bedjoko Mbassi. Ces réalités, souvent décrites comme relevant d’un autre âge, illustrent les tensions entre modernité politique et structures traditionnelles. Elles posent une question centrale : jusqu’où l’État peut-il tolérer des formes d’autorité parallèles sur son territoire ?

Un épisode reste emblématique de cette situation : après la victoire de l’opposition (UNDP) aux élections législatives de 1992, le lamido de l’époque, père de l’actuel souverain, avait déclaré les élus de ce parti persona non grata sur son territoire. Une décision lourde de conséquences à l’heure du multipartisme souhaité par Paris, qui contribua à réorienter durablement les équilibres politiques locaux en faveur du pouvoir central. Abdoulaye Ahmdou n’avait pas hésité à faire rouer de coups le député de l’opposition, provoquant son décès sans qu’il n’y ait le moindre procès par la suite (1996). Depuis, le lamidat est devenu un bastion du RDPC. Les visites de responsables politiques s’y succèdent, à l’image de celle du Président Paul Biya en 2003, preuve de l’importance stratégique de cette chefferie.

Le suffrage et la coutume

Pourtant, réduire les monarchies traditionnelles camerounaises à ces controverses serait une erreur. Elles jouent un rôle essentiel dans la cohésion sociale et la préservation des identités culturelles. Dans de nombreuses régions, elles assurent la médiation des conflits, encadrent la vie communautaire et maintiennent un lien fort avec les traditions. Leur légitimité repose sur une reconnaissance populaire que les institutions modernes peinent parfois à atteindre. Depuis leur reconnaissance officielle en 1977 comme auxiliaires de l’administration, puis leur intégration dans les conseils régionaux par la Constitution de 1996, les rois, sultans, roitelets et autres chefs traditionnels occupent une position hybride : à la fois relais de l’État et détenteurs d’une autorité autonome.

Doté d’un curriculum vitae éloquent (il est titulaire d’un diplôme de l’École nationale d’administration et de magistrature), toujours enfermé dans ses regalia coutumières, l’ascension du lamido Aboubakary Abdoulaye sur les marches du pouvoir consacre cette dualité. Elle montre que, loin d’être marginalisées, les monarchies traditionnelles restent au cœur du système politique afro-camerounais. Dans un pays marqué par la diversité ethnique et culturelle, ces autorités jouent un rôle de stabilisateur, capable de relayer l’action de l’État tout en conservant leur autonomie. Une légitimité qui, dans certaines régions, s’avère plus forte que celle des institutions républicaines. Elles incarnent une autre forme de pouvoir, fondée non sur le suffrage universel mais sur l’histoire, la coutume et le sacré, elles se réinventent et s’imposent comme des acteurs incontournables du paysage politique.

L’élection d’un lamido à la tête du Sénat n’est donc pas une anomalie ni une facétie d’un pouvoir vieillissant : elle est le symptôme d’un système où coexistent deux formes de souveraineté. L’une, moderne, issue des institutions républicaines ; l’autre, ancestrale, enracinée dans les terres et les mémoires. Entre ces deux légitimités, le Cameroun trace une voie singulière – celle d’un État où, plus que jamais, le pouvoir ne s’exerce pas uniquement dans les urnes, mais aussi dans les palais des rois.

 


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