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Les malheurs de Jordan Bardella et la fatalité attachée au RN

Certains destins suscitent à la fois l’ironie et la compassion. Ce peut être le cas de Jordan Bardella. Le sémillant président du Rassemblement national était parvenu à donner de lui l’image d’un chef politique respectable, s’étant donné, de par son physique et sa mise vestimentaire comme par son langage et son comportement général, l’image d’un rejeton de la bonne bourgeoisie française, à l’éducation irréprochable, et doué d’une aptitude à la lutte politique égale à celle des représentants des « grands partis de gouvernement », ceux de la gauche, du centre et et de la droite « républicaine ».

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Les malheurs de Jordan Bardella et la fatalité attachée au RN

Rien, dans ce séduisant trentenaire bien coiffé et vêtu d’un costume de bonne coupe, doté d’une aisance argumentaire remarquable, ami des grands patrons du CAC 40 et compagnon d’une princesse de Bourbon-Siciles, ne rappelait le fondateur breton et populo du Front national autoritaire, vitupérant, éructant, et multipliant à plaisir les insultes et les dérapages antisémites et racistes, en y mêlant quelquefois des allusions graveleuses et ordurières. Avec lui et son équipe (les Chenu, Tanguy, Edwige Diaz, Briois, Alliot, Jacobelli, Odoul et autres), la dédiabolisation du FN devenu RN, était accomplie, et on ne pouvait honnêtement voir en lui et en son parti des héritiers de Pétain, de Mussolini, d’Hitler, de Doriot ou de Darnand. Bardella avait même réussi, en mars dernier, à se faire recevoir en Israël comme un ami, et à s’entretenir avec le Premier ministre de l’État hébreu, Benyamin Netanyahou, un événement qui devait sembler faire définitivement justice du grief d’antisémitisme, véritable tunique de Nessus des dirigeants nationalistes depuis toujours, et qui condamnait moralement le FN/RN aux yeux d’une population élevée dans le souvenir maudit de Vichy, de ses lois racistes et de sa politique de collaboration avec l’Allemagne nazie. Et, le discrédit qui frappe toute la classe politique aidant, jamais la droite nationaliste n’avait paru si près de remporter l’élection présidentielle. Tous les espoirs semblaient permis au RN et à son jeune et brillant président.

Une offensive prévisible des ennemis du RN

Et voilà que, en septembre dernier, Médiapart, le journal d’enquêtes en ligne fondé en 2007 par des anciens du Monde, jette en pâture au public, des propos antisémites tenus et écrits par Jordan Bardella en 2013, alors qu’il était un jeune militant du FN âgé de même pas 18 ans. L’actuel président du RN aurait déclaré que « toutes les grandes banques sont détenues par des Juifs », et que les ministères étaient peuplés de gens (politiques et hauts-fonctionnaires) accordant la prévalence aux intérêts d’Israël sur ceux de la France. Des propos d’un antisémitisme bien banal, et qui – le premier surtout, relatif à la cupidité supposée des Juifs – se trouvent dans les paroles et les écrits de tous les antisémites depuis la nuit des temps. Il y a eu bien pire, on le sait.

Face à ces accusations, Bardella a choisi l’épreuve de force. Il nie l’authenticité de ces propos, se défendant d’avoir jamais proféré des paroles ou écrit des textes antisémites, et porte plainte contre Médiapart pour diffamation. Il affirme, et avec raison, que cet organe numérique de gauche vise à détruire sa carrière politique, et à faire perdre à son parti la prochaine élection présidentielle, qui aura lieu dans huit mois. Compte tenu de la situation politique actuelle, exceptionnellement favorable au RN, une attaque violente de la gauche (suivie en cela par le centre et la droite républicaine) contre son président était on ne peut plus prévisible. On peut d’ailleurs augurer que d’autres suivront.

En niant les propos lui étant imputés, Bardella opte-t-il pour la bonne stratégie ?

Mais Bardella a-t-il choisi la bonne stratégie, pour sa défense ? Peut-être, mais ce n’est pas certain. Après tout, il aurait pu reconnaître la véracité de ces propos, invoquer l’excuse de son jeune âge en 2013 (l’adolescence est l’âge des bêtises, on le sait) et affirmer que, depuis, il avait mûri, évolué dans ses idées, et renié son antisémitisme de naguère. L’accueil auquel il a eu droit récemment en Israël, l’entretien que lui a accordé Netanyahou, la ligne résolument pro-israélienne que lui-même et son parti manifestent au sujet du conflit opposant l’État hébreu au Proche-Orient musulman, accréditeraient puissamment son renoncement à l’antisémitisme de sa folle jeunesse ; tout comme le fait le ministre israélien de la Diaspora, Amichaï Chickli, qui a volé au secours du président du RN, balayant les accusations portées contre lui.

Car ne soyons pas naïfs : il est fort probable que Bardella ait tenu les propos qu’on lui impute en 2013. Et on peut gager que Médiapart peut en prouver l’authenticité. Le chef du RN ne pourra donc pas démontrer le contraire. Il s’efforcera de contester la validité des preuves présentées par Médiapart et continuera de nier comme un beau diable la réalité des propos lui étant imputés, il poussera des cris de vertueuse indignation, hurlera au complot et à la tentative d’assassinat politique. Ce faisant, il parviendra peut-être à entretenir un semblant de doute dans l’esprit d’une partie du public, mais il ne convaincra pas et, comme tous les nationalistes catalogués d’ « extrême droite » (horresco referens), il sera vêtu de la robe d’infamie de l’antisémitisme, dénominateur commun de Drumont, des antidreyfusards de 1898, de Maurras, de Vichy, d’Hitler, sans oublier Le Pen avec son inoubliable « point de détail » et son « Durafour crématoire ». Un extrémiste de droite reste ce qu’il est, nonobstant ses apparences de conversion simulée à la démocratie et le reniement de la part maudite de l’histoire du nationalisme. Oui, il demeure un antisémite, un raciste, un fasciste, un nazi, et donc un ennemi du genre humain. Le diable peut bien se parer d’une auréole et d’une aube blanche, et se coller des ailes dans le dos, ses cornes et ses pieds fourchus réapparaissent toujours.

Des cautions israéliennes douteuses

Certes, Jordan Bardella peut, comme nous le disions à l’instant, se prévaloir de l’orientation pro-israélienne de son parti, de l’accueil amical qu’Israël lui a récemment accordé, de sa rencontre avec Netanyahou, du soutien que, face à ses détracteurs, lui apporte un ministre israélien, mais il ne renversera pas pour autant la vapeur. D’autant plus que si les Français rejettent instinctivement l’antisémitisme comme un tabou (sous l’effet d’un conditionnement permanent), et se défendent d’y céder, même fugacement, ils haïssent Israël, considéré comme un État théocratique et autoritaire, et Netanyahou, perçu comme un massacreur fanatique et faisant l’objet d’un mandat d’arrêt lancé par la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité (autrement dit, Netanyahou égale Hitler, ou peu s’en faut). Et, tout dédiabolisé qu’il est, Bardella sera, lui aussi, comme un banal extrémiste de droite du XXe siècle, marqué par cette flétrissure de l’antisémitisme qui damne tous les nationalistes.

Irréductible diabolisation

En vérité, la présente avanie subie par Bardella illustre de façon éclatante la vanité de l’entreprise mariniste de dédiabolisation du FN devenu le très démocratique RN, irréprochablement républicain. Le RN-ex FN reste un parti maudit contre lequel tous les « républicains, de gauche, de droite et du centre, doivent pratiquer le « cordon sanitaire », l’ostracisme, et multiplier les crocs-en-jambes et autres coups bas, les campagnes calomnieuses et diffamatoires, les persécutions de toutes sortes, les poursuites judiciaires, et jusqu’aux violences physiques. Le RN peut bien être (à peu près) dédiabolisé dans le gros de la population, il reste le diable désigné comme tel par la classe politique, l’Ecole républicaine, l’Université, l’intelligentsia et les médias. Et le bon peuple finit toujours par succomber au venin distillé par ces élites, qu’il critique par ailleurs à qui mieux mieux. Comme le dit Gilbert Collard, ces élites, en particulier la classe politique, diaboliseront toujours le RN pour la bonne raison que – pour le malheur de Bardella, chef d’une la droite nationaliste marquée du sceau de la fatalité – seule l’existence d’un diable désigné comme tel peut rallier autour d’elles une population qui, pourtant, les déteste et les vilipende.

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