Une nécessité stratégique. Le « front républicain » toujours vivace. La tunique de Nessus. Le mal incarné. Dénégations inutiles, protestations inefficaces, soutien israélien inopérant. Le totalitarisme idéologique, moral et politique des médias et des l’éducation nationale. Législatives de 2024.
Dans notre dernier article, nous expliquions comment la récente affaire qui embarrasse Jordan Bardella illustre la vanité de l’entreprise de dédiabolisation menée par Marine Le Pen à partir de son accession à la présidence du Front national (FN), en 2011, et marquée entre autres par le choix d’une nouvelle dénomination, celle de Rassemblement national (RN), pour son parti, en juin 2018. Nous écrivions alors, reprenant un propos de Gilbert Collard, que les élites qui nous dirigent (la classe politique, l’intelligentsia, l’institution scolaire et universitaire, les médias) s’opposeraient éternellement à cette dédiabolisation par nécessité stratégique, parce que l’existence d’un diable, d’un repoussoir, leur était indispensable pour retenir, au bord du rejet et de la révolte contre eux, la masse des Français qui les exècrent tout en finissant toujours par se ranger docilement à leurs mots d’ordre, par superstition ou complexe d’infériorité, par habitude, par résignation et par crainte de la rupture et de l’inconnu. Vilipendées en permanence, honnies, les élites consacrées tiennent pourtant solidement en laisse, moralement et politiquement, une population inlassablement conditionnée à son credo par son École républicaine, sa presse (imprimée et en ligne) et sa télévision ; et la classe politique, elle aussi tant décriée et divisée, sait toujours se réunir en un « front républicain » capable de mettre en échec le RN et les nationalistes en général lors des échéances électorales. Tout cela n’est que trop connu et trop évident.
L’impossibilité de dédiaboliser le Mal absolu
Mais les considérations stratégiques n’épuisent pas seules la persistance de la diabolisation permanente qui, comme nous l’écrivions naguère, colle à la peau des nationalistes comme une tunique de Nessus. Cette expression est particulièrement heureuse en l’occurrence. À vrai dire, cette expression porte, en l’occurrence, une comparaison imagée quelque peu inexacte eu égard à la situation que nous évoquons. Ce qui rendait la tunique de Nessus mortelle n’était ni sa matière, inoffensive, ni le corps ou les humeurs du centaure, mais le fait que le sang de ce dernier était vicié par celui de l’hydre de Lerne, tué par Héraklès qui en avait enduit la flèche avec laquelle il avait abattu la créature à la fois humaine et chevaline coupable d’avoir tenté d’enlever sa compagne. Autrement dit, la cause du malheur du héros grec était extérieure, par sa nature et son origine, à Héraklès lui-même, à sa flèche elle-même et à la tunique du centaure elle-même, et siégeait dans le sang démoniaque et mortel du monstre polycéphale. Au contraire, le vice qui caractérise Bardella, les militants RN et les nationalistes en général tient à leur nature même, à leur être. Ils sont le mal incarné, la manifestation du Mal en lui-même, le Mal absolu, que rien n’atténue, et vis-à-vis duquel aucune indulgence, voire aucune nuance, n’est permise. Voilà pourquoi, in fine, Jordan Bardella ne saurait être dédiabolisé, pas plus que tous les nationalistes, encartés au RN ou ailleurs ou sans attache partisane. Jordan Bardella, c’est le diable (l’une de ses incarnations), et il ne saurait se révéler autre chose. Et il en va de même de tous les membres du RN et de tous les nationalistes. En vain prétendent-ils avoir évolué, changé et jeté à la poubelle l’antisémitisme, le racisme et l’aspiration à la dictature. Leur apparence de démocrates est un masque destiné à tromper le monde en attendant que de pouvoir l’asservir, un but qu’ils n’ont jamais perdu de vue. En vain Bardella renierait-il aujourd’hui les propos antisémites de son adolescence en invoquant l’excuse de sa folle jeunesse, en confessant son erreur de les avoir proférés et en exprimant des regrets. En vain se prévaudrait-il de l’accueil amical qui lui fut récemment réservé en Israël, de sa discussion avec Benyamin Netanyahou et de la défense que lui a assurée un ministre israélien contre ses détracteurs. Il est, in aeternum, le Mal, indivisible, sans nuances ni circonstances atténuantes.
La pire des illusions et la pire désillusion
L’erreur de Marine Le Pen, de Jordan Bardella et de leurs fidèles tient à la croyance suivant laquelle leur entreprise de dédiabolisation du nationalisme peut convaincre l’opinion publique et effacer définitivement toute suspicion à leur égard. Vaine espérance. Le Mal ne s’amende pas et se caractérise par l’immuabilité de son essence, de sa propension naturelle et de ses effets, et par l’absence de limites de son action. Il doit donc être combattu sans rémission et en évitant de se laisser prendre à ses apparences de changements. L’entreprise mariniste de dédiabolisation pourrait éventuellement produire quelques fruits en un pays autre que le nôtre. Mais, répétons-le, en France, règne un totalitarisme idéologique, moral et politique implacable. Les esprits, dès le plus jeune âge, sont impitoyablement conditionnés par notre système éducatif, nos médias, notre classe politique, notre intelligentsia, et aussi par les parents qui les relaient à domicile. Il plaît à certains de croire qu’en dépit des efforts de nos élites, le gros de la population est acquis à la dédiabolisation du RN. Pour se défaire de cette illusion, il suffit de se rappeler des législatives de juin 2024 qui virent les Français se rallier en masse, contre le RN, au « front républicain » décidé par la classe politique. En définitive, l’entreprise mariniste de dédiabolisation est la pire des illusions et la pire désillusion.
Illustration : Dédiabolisée, rediabolisée mais surtout insubmersible et tenace.
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