Aucune élection présidentielle française au suffrage universel direct n’aura été plus lourde d’incertitudes que celle qui aura lieu au printemps 2027. Notre pays connaît une telle situation de crise dans tous les domaines, en un monde plus instable, violent et perturbé que jamais, et notre vie politique se caractérise par un marasme si profond, que tous les scénarios de la campagne à venir sont plausibles. De fait, les sujets de préoccupation ne manquent pas : une industrie victorieusement concurrencée par ses homologues américaine, chinoise, japonaise, indienne brésilienne, allemande, une agriculture complètement sinistrée, un système scolaire en pleine déconfiture, un secteur médical et hospitalier en situation de détresse, un dérèglement climatique générateur de catastrophes humaines et économiquement ruineuses, un chômage persistant, une croissance de la précarité, un niveau de vie en baisse continue pour la plupart de nos compatriotes et, avec tout cela, une immigration mal contrôlée, une montée de la délinquance, de la violence, et donc de l’insécurité dans les villes, une perte totale d’influence politique et diplomatique dans le monde, et même au sein de l’Union européenne.
Une peur du changement cause d’immobilisme
Et les Français ne sont pas armés, à moins dire, pour affronter un tel marasme. Ils ne croient plus, depuis longtemps, aux grands idéaux, de gauche ou de droite, qui les animaient autrefois (les idéologies sont mortes, nous le savons depuis longtemps), et la classe politique, dans son ensemble, est discréditée. Réputés longtemps enclins à la révolution, les Français ont cessé de croire à celle-ci et, du coup, le changement leur fait peur. Ils redoutent que non seulement il n’amène rien de bon mais encore qu’il aggrave une situation déjà bien assez calamiteuse. Aussi peut-on augurer que lors de la présidentielle, puis des législatives à venir, ils reconduisent au pouvoir la classe politique qu’ils critiquent à qui mieux mieux, par peur du changement, de l’inconnu. Il est vraisemblable que le prochain président de la République sera un post-macronien tel Édouard Philippe ou Gabriel Attal, ou un conservateur affirmé et « républicain » comme Bruno Retailleau. De prime abord, la gauche est actuellement beaucoup trop divisée pour espérer voir l’un des siens accéder à l’Élysée.
L’extrême division de la gauche
Cette division affecte non seulement la gauche dans son ensemble (le PS, EELV, le PCF, LFI ne s’entendent sur rien ou peu s’en faut) mais mine chacune de ses composantes : les socialistes se déchirent entre les partisans d’une union de la gauche, autour d’Olivier Faure, et ceux qui refusent toute alliance avec la gauche extrême (LFI tout spécialement), avec Nicolas Mayer-Rossignol ; les Verts voient s’opposer mutuellement les fanatiques proches de LFI, avec Sandrine Rousseau, les modérés de Yannick Jadot et Karima Delli, et les adeptes d’un replâtrage de la gauche, menés par Marine Tondelier ; LFI souhaite unir la gauche tout en s’y imposant comme le maître absolu ; les communistes ne savent pas à quel saint se vouer.
La probable conclusion d’un accord de circonstance pour éviter le pire
Il est probable qu’en fin de compte nous assistions, entre les deux tours de la présidentielle ou lors des législatives, à une alliance ou un contrat de législature entre le PS, la nébuleuse post-macronienne (le trop fameux « bloc central ») et la droite « républicaine » (LR), du moins son aile gauche. La plausibilité de cette hypothèse est renforcée par le fait qu’aucune des trois tendances politiques que nous venons de citer ne peut l’emporter dès lors qu’elle exclut des alliances avec d’autres ou se montre trop intransigeante, et que ni la gauche sans LFI et le PCF, ni une éventuelle coalition du bloc central (ou ce qui en tiendra lieu) et des LR ne peut réunir suffisamment de suffrages ou de députés pour dégager une majorité. Elle l’est également par l’impossibilité pour les tendances « extrêmes » d’accéder au pouvoir. Ni LFI, ni le RN ne peuvent y prétendre, faute d’alliés, et du fait de la peur des Français des conséquences – qu’ils redoutent – d’une rupture d’avec le système politique actuel. On ne peut pas dire que les Français redoutent que le remède se révèle pire que le mal. Il est plus juste de dire qu’ils ne croient pas que LFI ou le RN soient des remèdes appropriés. Ils savent qu’un pouvoir mélenchonien ne ferait que précipiter le pays dans des abysses d’où il ne remonterait jamais ; et ils perçoivent LFI comme un parti fanatique, immigrationniste et islamophile. Par ailleurs, ils tiennent Marine Le Pen pour une incapable, de surcroît moralement douteuse, comme son entourage.
S’allier pour éviter le chaos, pour que la France soit gouvernée
Marine Le Pen figurera sans doute, une fois de plus, au second tour de la présidentielle. Et, une fois de plus, elle risquera un procès en incompétence et sera battue à plate couture. Jordan Bardella aurait peut-être eu, lui, une petite chance de sortir vainqueur de la présidentielle. Mais il n’aurait jamais pu réunir une majorité parlementaire pour soutenir son gouvernement. De plus, son élection aurait provoqué contre lui une mobilisation générale. Et ne parlons pas des innombrables obstacles auxquels il eût été confronté : grèves dans tous les domaines de l’activité, tant dans le privé que dans le public, manifestations monstrueuses et insurrectionnelles, émeutes, opposition active de tous les grands médias et de toute la classe politique (hors le RN), blocages organisés par toute la haute fonction publique (inspection des finances, diplomatie, administrations de l’intérieur, etc.). Incapable de les surmonter, il eût été acculé à la démission. Les Français ne donneront pas les clefs de la maison à une personne et/ou à une formation politique à la compétence de laquelle ils ne croient pas, qu’ils estiment moralement douteuse, et dont l’avènement annoncerait les plus grands dangers, ce qui aggraverait la situation de la plupart d’entre eux. Ils préféreront donc reconduire aux affaires leur bonne vieille classe politique honnie, qu’ils jugent incapable de résoudre leurs problèmes, dont ils critiquent l’inefficacité ou la nocivité des initiatives, de peur de transformer leur marasme en cataclysme. Nos politiciens « républicains » de droite et de gauche en ont parfaitement conscience et savent donc ce qui leur reste à faire : s’allier, ne serait-ce qu’a minima, pour éviter le chaos, pour que la France soit gouvernée. Et c’est pour cela que l’hypothèse que nous évoquions plus haut, d’une alliance entre le PS, la mouvance post-macronienne et l’aile modérée des LR, semble vraisemblable, dût-elle être fragile, circonstancielle, conditionnelle, et vouée à une durée limitée. Ce qui est désespérant dans tout cela, c’est que nos compatriotes ne vont pas voter pour une personne et une formation politique (ou une coalition) en laquelle ils mettraient leurs espoirs d’une amélioration de leur vie et d’un relèvement de la nation, mais pour une personne et une formation dont le succès est perçu comme le seul moyen d’éviter le pire.
Des Français désespérément arc-boutés sur la défense de leurs intérêts vitaux menacés par d’inévitables sacrifices
D’aucuns, plus optimistes que nous, affirment que les Français, plus moralement solides et civiques que nous le supposons, se mobiliseront autour de grands sujets, tels que le réchauffement climatique et les questions environnementales en général, le redressement de notre système médical, le relèvement de notre institution scolaire et universitaire, la réforme de notre système de protection sociale, la réindustrialisation du pays, le sauvetage de notre agriculture, la restauration de l’influence politique de la France dans le monde, l’augmentation de la violence, de la délinquance et de la criminalité, etc. Gardons-nous de certaines illusions. Les Français ne se préoccupent vraiment que de ce qui affecte leur vie individuelle, leur quotidien, le sort de leurs proches. Aussi, parmi les sujets que nous venons d’énumérer, seul le système de protection sociale sollicite en permanence leur intérêt et suscite leurs réactions visibles. Leur intérêt à l’égard des autres dépend des fluctuations de l’actualité. Comme les autres, les Français se laissent gagner par les émotions collectives amplifiées par les médias. Ainsi, il y a un peu plus d’un an de cela, la prise de distance des États-Unis de Trump vis-à-vis de l’OTAN et de l’Europe, et l’attitude menaçante de la Russie de Poutine, avaient, d’après maints sondages, convaincus les Français de la nécessité de la restauration du service militaire obligatoire ; cette poussée de fièvre est retombée aujourd’hui. Le problème posé par le réchauffement climatique a pu occuper la première place de leur souci cet été, mais il va décroître en importance avec la disparition de la canicule et le retour annoncé des pluies. Seules les questions relatives à la protection sociale (des soins médicaux aux retraites en passant par les congés payés) et au niveau de vie, au pouvoir d’achat, préoccupent continuellement nos compatriotes, qui savent que les Trente Glorieuses et la « conso » effrénée des sixties et des seventies appartient à un passé désormais lointain et ne réapparaîtra plus, ayant disparu pour laisser place à l’ère du mode de vie peu ou prou spartiate, de l’incertitude, des sacrifices et des lendemains qui déchantent, les politiciens et les partis ne pouvant rien faire d’autre que de les accompagner en les soulageant au mieux le long de leur chemin de croix.
Les Français s’apprêtent à voter, en 2027, dans la plus totale résignation, sans même l’espérance que les sacrifices auxquels ils devront se résoudre, ouvrira la voie, tôt ou tard, à un redressement collectif.
Illustration : Le temps moyen d’attente en augmentation pour être soigné dans le service des urgences, selon une enquête du ministère de la Santé.
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