Il est captivant d’évoquer la peine de mort, alors que l’euthanasie a été votée en France et que, par ailleurs, des crimes abominables sont perpétrés sur des enfants. Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?
Ce qui m’a motivé à écrire ce livre, c’est la lecture de l’ouvrage d’Edward Feser consacré à la peine capitale. À titre personnel, j’ai toujours été totalement opposé à la peine de mort et je pensais qu’il était absolument incompatible d’être catholique et favorable à celle-ci. Le livre d’Edward Feser m’a radicalement ouvert les yeux et m’a fait prendre conscience que le débat était bien plus subtil.
L’Église catholique a-t-elle toujours considéré la peine de mort comme immorale ?
Non, la position chrétienne traditionnelle n’est pas d’être « pour la vie » absolument parlant. En réalité, le commandement « tu ne tueras point » a toujours été compris comme l’interdiction de tuer l’innocent. La preuve est que la Bible elle-même commande la peine de mort pour les meurtriers (Gn 9,6).
Le Nouveau Testament confirme aussi cette légitimité morale. Saint Paul s’exclame « Si j’ai commis quelque injustice, ou quelque crime digne de mort, je ne refuse pas de mourir » (Actes 25,11) et enseigne que « ce n’est pas en vain que [le magistrat] porte l’épée, étant serviteur de Dieu pour exercer la vengeance et punir celui qui fait le mal » (Romains 13,4).
Jésus semble même donner une indication qu’il ne remet pas en cause la peine de mort lorsqu’il cite avec approbation le commandement : « Celui qui maudit son père ou sa mère, qu’il soit puni de mort » (Mt 15,4) ou encore lorsqu’il affirme que ceux qui s’attaquent aux petits enfants méritent la mort (Mt 18,6). Enfin, nous avons l’exemple du bon larron sur la croix qui reconnaît la justesse de sa mise à mort : « pour nous, c’est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons. Mais lui, [Jésus] n’a rien fait de mal » (Luc 23,41).
Il se trouve qu’il existe aussi un consensus des Pères, des Docteurs et des théologiens de l’Église soutenant que l’Etat a en principe le droit d’exercer la peine capitale. Ce consensus ne porte pas sur le fait que la peine de mort doit être appliquée à chaque crime mais seulement sur le fait que l’État dispose du droit de mettre à mort les grands criminels. Il existe aussi un consensus de l’enseignement des Papes en faveur de la licéité morale de la peine de mort dans certaines circonstances jusqu’à Benoît XVI. Innocent Ier, saint Grégoire le Grand, Innocent III, Léon X, Jules III, Paul IV, saint Pie V, Sixte V, Clément VIII, Urbain VIII, Innocent X, Innocent XII, Clément XII, Léon XIII, saint Pie X et Pie XII ont tous positivement approuvé l’application de la peine de mort.
Même saint Jean-Paul II, qui était personnellement favorable à une abolition pratique, reconnaissait néanmoins dans le Catéchisme de l’Église catholique que « l’enseignement traditionnel de l’Église n’exclut pas, quand l’identité et la responsabilité du coupable sont pleinement vérifiées, le recours à la peine de mort. »
Le cardinal Ratzinger concluait en 2004 que les catholiques pouvaient avoir des avis différents sur l’application prudentielle de la peine de mort : « il peut être permis de prendre les armes pour repousser un agresseur ou d’avoir recours à la peine capitale. Les catholiques peuvent légitimement avoir des opinions différentes sur la guerre ou la peine de mort, mais en aucun cas sur l’avortement et l’euthanasie. »
Il est donc erroné de dire que les catholiques ne peuvent pas être favorables à la peine de mort. L’Ecriture Sainte, le consensus des Pères, le consensus des Docteurs, et des Papes jusqu’à Benoit XVI enseignent que la peine de mort n’est pas intrinsèquement immorale et qu’elle peut être permise dans certaines circonstances. Ce sujet est donc une question prudentielle qui peut être débattue chez les catholiques.
Dans la conception de l’Église, la peine de mort doit-elle rester exceptionnelle ?
C’était la position des papes saint Jean-Paul II et Benoît XVI, mais pas celle de tous les papes au cours de l’histoire, certains ayant opté pour une application plus fréquente. Étant donné qu’il s’agit d’une peine particulièrement sévère, il convient de la réserver aux crimes les plus graves, tels que les assassinats, les crimes commis contre des enfants ou les actes terroristes. En ce sens, si un Etat décide de l’appliquer, elle doit rester une mesure exceptionnelle.
Un chrétien peut-il être partie prenante dans l’exécution d’une sentence de mort ?
C’est une question prudentielle. Historiquement, on peut dire que ce fut le cas y compris à Rome dans les Etats pontificaux sous le pontificat des papes Pie VI, Pie VII, Léon XII, Pie VIII, Grégoire XVI et Pie IX (entre 1796 et 1865). A cette époque, Giovanni Battista Bugatti (le “bourreau” officiel des États pontificaux), fervent catholique et proche ami du Pape, exécuta 516 criminels dont la plupart étaient des meurtriers. Les peines étaient appliquées avec l’assentiment du pape et selon un rituel bien réglé incluant des prières et des exhortations à la repentance.
Que nous dit Saint Thomas d’Aquin, lorsqu’il écrit que « par la peine, la faute rentre dans l’ordre » ?
Il parle ici de la justice rétributive. Le crime est, en un certain sens, une offense à la société. Une attaque directe au bien commun. Ce crime génère un désordre par rapport à l’ordre du bien. Le propre de la justice est justement d’infliger au criminel un châtiment proportionné afin de restaurer l’équilibre qui vient d’être perturbé par la faute. Ceci est bien expliqué par Pie XII dans discours adressé aux juristes catholiques d’Italie le 5 décembre 1954 : « Associée au concept d’acte criminel, se trouve l’idée que l’auteur de l’acte devient digne de punition… La peine est la réaction, exigée par la loi et la justice, face au crime : ce sont comme un coup et une riposte. L’ordre violé par l’acte criminel exige la restauration et le rétablissement de l’équilibre qui a été perturbé. 1»
Il y a, comme vous l’exposez, un consensus des Pères de l’Église sur la moralité de la peine de mort. Pourtant, certains prélats consentent à son abolition. Comment l’interpréter ?
On peut être un bon catholique et favorable à l’abolition pratique de la peine de mort. Ce qui poserait problème serait de considérer la peine de mort comme absolument immorale en toutes circonstances. Les catholiques ont toujours professé que, contrairement à l’avortement et à l’euthanasie qui entraînent la mort d’innocents, la peine de mort n’est pas intrinsèquement mauvaise. Il est donc difficile de comprendre pourquoi certains prélats enseignent aujourd’hui le contraire en allant plus loin qu’une simple volonté d’abolition pratique. J’espère donc que mon livre contribuera à mieux faire connaître aux catholiques l’enseignement bimillénaire de l’Église sur ce point.
Le pape François a-t-il pu se tromper en considérant la peine de mort comme « toujours inadmissible » ?
Il faut reconnaître que le catholique est contraint de conclure qu’au moins un de ces papes s’est trompé, car les deux propositions suivantes sont incompatibles :
- « L’enseignement traditionnel de l’Église n’exclut pas, quand l’identité et la responsabilité du coupable sont pleinement vérifiées, le recours à la peine de mort » (Jean-Paul II, Catéchisme de l’Église catholique, § 2267, version de 1997).
- « L’Église enseigne, à la lumière de l’Évangile, que la peine de mort est toujours inadmissible, car elle porte atteinte à l’inviolabilité et à la dignité de la personne » (François, discours à la Commission internationale contre la peine de mort, 17 décembre 2018).
Ces deux propositions sont formellement contradictoires : la première implique que la peine de mort peut être permise dans certaines circonstances et que l’État a le droit d’y recourir, tandis que la seconde affirme qu’elle n’est permise en aucune circonstance puisqu’elle est « toujours inadmissible » et que, par conséquent, l’État n’a jamais le droit de l’appliquer.
Pour obtenir l’abolition de la peine de mort en 1981, Robert Badinter a instrumentalisé le risque d’erreur judiciaire. Vous considérez aujourd’hui que c’est une objection mineure ?
L’objection possède une certaine force, mais elle n’est pas décisive. Certes, l’exécution d’un innocent serait véritablement abominable et injuste. Cependant, cette seule considération ne suffit pas à abolir la peine de mort dans toutes les circonstances. Ce que montre essentiellement cette objection, c’est qu’il est indispensable de mettre tous les moyens en œuvre pour s’assurer de la culpabilité du criminel avant de procéder à l’exécution. Dès qu’il existe le moindre doute, il faut s’abstenir et privilégier la prison, en attendant qu’un jugement plus certain puisse être rendu (principe de précaution). Une peine capitale ne peut évidemment être envisagée que lorsque la culpabilité du criminel est établie « au-delà de tout doute raisonnable? ». Heureusement, grâce à l’ADN, aux empreintes digitales, aux caméras de vidéo-surveillance et aux technologies modernes, le système pénal actuel et les enquêtes permettent de réduire drastiquement la probabilité d’erreur judiciaire, si bien que les cas d’exécution d’innocents sont désormais assez rares, voire pratiquement inexistants.
Un argument chrétien pour la peine de mort est la conversion du coupable. Pouvez-vous citer un exemple de grand criminel qui s’est converti quelque temps avant son exécution ?
L’exemple français emblématique d’une conversion de ce type est celui de Jacques Fesch. Auteur d’un meurtre, il est condamné à la peine de mort. Dans son journal de prison, rédigé dans les derniers jours de sa vie, il écrit : « Dans cinq heures, je verrai Jésus ». Son cas est révélateur des bienfaits indirects de la peine de mort. Le criminel, sentant la mort approcher, fait l’expérience de ce que l’on pourrait appeler l’urgence ultime de la conversion.
L’imminence de l’exécution l’incite précisément à se poser les questions essentielles et à se soucier du salut de son âme (auquel il ne songerait peut-être pas s’il était en prison à perpétuité). Si le criminel se repent et reconnaît la justice de son châtiment, la peine de mort peut alors revêtir pour lui un caractère expiatoire, comme ce fut le cas du Bon Larron.
Pensez-vous que la question de la peine de mort puisse être débattue en France, au-delà des clivages politiques, et que votre livre permette d’y contribuer ?
Je pense que la question de la peine de mort fait déjà l’objet d’un véritable débat en France. Un sondage Ipsos de septembre 2020 montre ainsi que 55 % des Français seraient favorables au rétablissement de la peine capitale. Les crimes abominables perpétrés contre la petite Lola, les affaires Epstein et Pelicot, les fusillades dans les écoles et les attentats islamistes – pour ne citer que quelques exemples – ont été suffisamment médiatisés pour réveiller, chez de nombreux Français, un sentiment favorable à la peine de mort. À l’évidence, les discours abolitionnistes de l’époque de Badinter paraissent aujourd’hui désuets à une partie de nos concitoyens.
En réalité, je pense que mon livre peut surtout contribuer à convaincre un public chrétien. Cela tient tout simplement au fait que le catholique moyen pense généralement que la foi chrétienne est incompatible avec la peine capitale. Je ne jette la pierre à personne : j’ai moi-même cru à ce mythe quand j’étais adolescent. Cependant, une étude approfondie de la question m’a permis de découvrir une réalité bien différente : jusqu’aux années 1960, les chrétiens ont été globalement favorables à la peine de mort. Même le théologien abolitionniste Brugger se voit contraint de conclure que « La défense du droit moral de tuer des criminels est demeurée une partie intégrante de la croyance catholique dominante jusque dans les années 1960. » Espérons donc que les éléments déployés dans ce livre puissent servir à montrer au public catholique ce qu’enseigne vraiment l’Église sur la peine de mort !
Matthieu Lavagna, Ce qu’enseigne vraiment l’Église sur la peine de mort, postface de Mgr Christophe J. Kruijen, Via Romana, 176 pages, 15 €.

Illustration : Robert Badinter, saint laïc introduit sur les autels de la République. Peut-on lui préférer saint Thomas d’Aquin et saint Jean-Paul II ?
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