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Le hamster et les normes

L’inflation des normes ne relève pas d’une simple dérive bureaucratique mais d’une logique propre au fonctionnement de nos sociétés contemporaines. En multipliant réglementations, emplois spécialisés et impératifs sociétaux, le « Système » assure avant tout sa propre pérennité.

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Le hamster et les normes

Le fonctionnement de nos sociétés nous semble parfois bien déroutant, et nous avons de plus en plus de mal à saisir les choix qui sont faits, qu’il s’agisse de choix politiques très généraux, engageant la vie même de nos nations, ou de ceux qui relèvent plus de l’administration du quotidien, avec comme point commun la multiplication de normes dans tous les domaines. La cohérence de l’ensemble n’apparaît en effet pas nécessairement puisque l’on constate très régulièrement des retours en arrière, des revirements, des modifications, bref une instabilité de ce paysage normatif.

Attention pour autant à ne pas se laisser abuser : la meilleure solution pour cacher une macro-stabilité est parfois de multiplier les micro-variations (le fameux « il faut que tout change pour que rien ne change » de Lampedusa), et il faut se poser la question de la cohérence de ce que l’on appellera faute de mieux, et de manière donc erronée, le « Système » en place. Ce dernier recouvre à la fois les « donneurs d’ordre », souvent économiques, parfois encore politiques (même si ces derniers ne sont souvent que des transcripteurs de consignes en normes administratives), et le groupe médiatique qui vise à rendre acceptable les nouvelles normes par tout le groupe social. Un Système qui, comme toute structure vivante, a vocation à perdurer. Il n’y a pas en effet de structure de ce type capable d’acter sa fin, pas plus qu’il y a de pouvoir qui peut s’auto-limiter : un pouvoir est toujours hétéro-limité, et un « système » ne peut être remplacé que par un autre « système », par une autre vision du monde. La logique interne de notre système reposant aujourd’hui essentiellement sur la consommation de biens et de services, Pour perdurer, c’est à-dire certes continuer à multiplier les profits de ceux qui contrôlent l’appareil productif, mais aussi simplement éviter un collapsus qui pourrait lui être catastrophique, il doit maintenir cette consommation.

Les emplois inutles

L’une des ruses du Système pour perdurer, qui conduit parallèlement à la société de contrôle que nous connaissons, vient de la question de l’emploi des diplômés. Nos sociétés, dont on a dit qu’elles ne produisent plus de personnes aptes aux emplois primaires maintenant largement occupés par les immigrés, produisent par contre des diplômés à la fois médiocres et trop nombreux. Médiocres non à cause de leurs capacités mais à cause d’une baisse régulière du niveau de connaissances demandées pour obtenir les diplômes, et notamment de leur niveau de culture générale, pourtant indispensable à qui veut tenter d’appréhender les choses dans leur ensemble. Notre système éducatif produit ainsi un nombre respectable d’agents d’exécution plus ou moins capables, dont le diplôme ne veut plus rien dire, mais aussi, pour les élèves et étudiants sérieux qui sont plus fréquents qu’on ne le dit, de techniciens spécialisés à la fois très efficaces mais limités dans leurs approches.

À tous, il faudra ensuite trouver une place au sein du mode de production pour qu’ils deviennent des consommateurs. Or, dès aujourd’hui, mais demain plus encore avec l’intelligence artificielle, les besoins pour ce type de techniciens sont limités. On a donc choisi de créer pour eux, en utilisant notamment les aspects environnementaux ou sociétaux mis à la mode par la gauche et devenus doxa médiatique, des emplois spécialisés, les fameux bullshit jobs, qui vont, pour les mieux formés, du community manager au responsable diversité/inclusion, et pour les autres de l’agent d’ambiance au formateur en stages plus ou moins fumeux. Ils sévissent tout autant dans le secteur public, notamment par l’intégration dans un statut semi-public d’un monde associatif pléthorique, que dans le secteur privé, que leur intégration y soit volontaire, pour améliorer « l’image de l’entreprise », ou qu’elle se fasse sous la menace de normes contraignantes ou d’exclusions de certains marchés.

L’autoengendrement normatif

Les titulaires de ces postes pourraient se dire qu’ils ne sont là que pour toucher une paye, limitée penseront-ils, mais qui leur permet de consommer. Comprenant la totale vacuité de leurs emplois, ils pourraient alors limiter leur travail au plus strict minimum. C’est d’ailleurs ce que certains font avec brio, mais ceux qui s’en indignent devraient plutôt déplorer que ce ne soit pas le cas général. En effet, soucieux d’un minimum de cette estime de soi humainement compréhensible, une part des titulaires de ces postes éprouve le besoin de faire croire qu’ils servent à quelque chose. Or, dans le tertiaire, être quelque chose, exister institutionnellement, passe nécessairement d’abord par la production de rapports. Si leur lecture, souvent bien fastidieuse, permettait d’en terminer avec la question, ce serait un pis-aller. Mais hélas, pour crédibiliser la démarche, il s’agit de leur donner une suite, et donc, pour donner une impression d’efficacité, de permettre l’établissement de nouvelles normes, ensuite contestées dans un nouveau rapport sous un angle différent, et donc modifiées… Comme le hamster tournant sans fin dans sa roue pour avoir l’impression de courir libre, le technicien produit sans fin de la norme pour avoir celle d’exister.

Lorsque l’on se plaint de l’inflation normative actuelle, demandant régulièrement qu’advienne le trop fameux « choc de simplification » promis par nos dirigeants depuis Pompidou, on oublie cet autoengendrement normatif qui résulte en fait de la logique même du Système, qui se trouve ainsi servi de plusieurs manières. D’une part, le besoin de disposer de consommateurs conduit à créer ces postes dont les titulaires vont produire de la norme. D’autre part, puisque les axes de ces emplois sont fixés dans la logique du système, les normes ainsi produites – qu’elles portent sur le genre, l’inclusion, ou l’environnement – vont aller dans le même sens et, en bout de course, forcer le reste de la population à adapter ses consommations – en acquérant de manière forcée de nouveaux produits à la suite de nouvelles interdictions. La société de contrôle dont rêvent certains pouvoirs en sort renforcée.

Pour prendre quelques exemples, le moteur diesel a longtemps été présenté comme moins polluant que celui utilisant l’essence au plomb – puis l’essence « sans plomb » – avant d’être voué aux gémonies et quasiment interdit de fait dans certains lieux au profit du moteur électrique. Mais nul doute que dans un avenir proche le même Système va générer une critique sur le moteur électrique, s’inquiétant cette fois du mode de stockage de l’électricité, et interdira les batteries actuelles pour le remplacer par d’autres censément « plus propres ». On a vanté et subventionné le chauffage au bois, avant de considérer qu’il fallait interdire les foyers ouverts et limiter drastiquement les foyers fermés. On a fonctionné de la même manière avec le chauffage au gaz, présenté comme plus protecteur de l’environnement que le chauffage au fioul, avant de faire évoluer les types de chaudières autorisées, puis d’aller vers l’interdiction du chauffage au gaz au profit de la pompe à chaleur.

Dissimuler les ressorts du Système

Tous ces choix et ces normes qui se sont succédés à une vitesse accélérée, laissent croire, soit à une incohérence, soit à une évolution rendue nécessaire par les recherches scientifiques. Mais ces dernières ont bon dos, car beaucoup ne normes ne résultent à bien y regarder que de cette seule logique de production, les peurs nées de la présentation de la situation environnementale permettant à coup de battage médiatique de les rendre acceptables. Dévolus à leur tâche spécialisée, lorsque le Système change du tout au tout ses consignes, les techniciens zélés appliquent les nouvelles et continuent de courir dans leur roue sans se poser la moindre question.

Faut-il compter au nombre de ces titulaires de postes incapables de comprendre le sens de leurs actions nos politiques actuels – locaux ou nationaux –, perdus entre impuissance réelle et fantasme de l’action ? Ou sont-ils plutôt des agents conscients d’un Système dont ils contribuent à dissimuler les ressorts, et qui les rétribue pour cela ? Voilà qui conduit à une autre question, celle de savoir s’il est possible d’envisager aujourd’hui une transformation qui ne porterait que sur le remplacement de ces politiques, en espérant induire ainsi une nouvelle forme de société, sans se poser la question de la cohérence interne du Système ? Nombreux sont ceux qui en doutent.

 

Illustration : Située en plein centre de Nantes, la villa hamster permet à ses occupants de se mettre dans la peau d un hamster le temps d’une soirée. Roue pour se dégourdir les jambes, abreuvoir actionne au pied pour laper de l’eau ou encore petite échelle pour atteindre le lit, tout a été pensé pour se mettre à la place du rongeur.

 


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