Le cinéma allemand mériterait assurément plus que les sempiternelles références chaque fois citées et ressassées (Fassbinder, Wenders, Herzog…), avec le sentiment diffus d’en avoir fait le tour. Nous ne cessons de dire dans ces colonnes combien le cinéma américain est grandement redevable au cinéma européen, sans lequel il lui manquerait incontestablement ce supplément d’âme apporté par le vieux continent.
À cette invention née en Europe et particulièrement en France, Hollywood a donné le souffle et le sens de l’épopée (Abel Gance personnifiant l’exception française, de ce point de vue). Quant à l’Allemagne, reconnaissons qu’elle a enfanté le style. La caméra ne devait plus seulement capter le réel et cadrer l’image mais encore et surtout sublimer l’un et l’autre dans une recherche esthétique qui coïnciderait littéralement avec une authentique écriture cinématographique : la littérature s’invitait derrière la caméra et chaque tour de manivelle imprimerait, désormais, ses lettres d’or sur la pellicule. Les maîtres en ce domaine furent nombreux : Robert Wiene, Carl Mayer, Fritz Lang, Friedrich-Wilhelm Murnau, Paul Leni, Paul Wegebern, Arnold Franck, Georg Wilhelm Pabst, Ernst Lubitsch et l’on en passe. Avec Ça s’est passé en plein jour (Es geschah am hellichten Tag, 1958), le Hongrois László Vajda, qui travaillera comme monteur dans les années 1930 aux côtés de Billy Wilder (Assurance sur la mort, Boulevard du crépuscule) et Henry Koster (La Tunique, 1953), livre à la fois son meilleur film mais également un hommage à ces auteurs précités que domine la figure de Lang. Scénarisé par l’auteur suisse alémanique Friedrich Dürrenmatt, qui en tirera un roman quelques années plus tard (paru sous le titre La Promesse), le film obtiendra une nomination pour l’Ours d’or. Tourné en décor naturel au cœur des montagnes suisses, l’œuvre est apparentée à un genre, l’Heimatfilm (de l’allemand Heimat, « foyer » ou « mère-patrie »), apparu dans les années 1920, s’amplifiant sous le Troisième Reich (Blut und Boden Ideologie ou idéologie du « Sang et de la Terre »), mais explosant littéralement dans les années 1950 et dont la série des Sissi, tournée entre 1955 et 1957 avec Romy Schneider, est représentative.
C’est le profil du tueur, idéalement joué par Gert Fröbe, qui retient l’attention
Le lieu de l’action est généralement un paysage idyllique, métaphore d’un monde pur que vient souiller un conflit ou un évènement extérieur. Ici, nous sommes transportés dans le canton de Zurich où un vagabond, interprété par Michel Simon, découvre le cadavre d’une petite fille de huit ans. Il est rapidement accusé du meurtre avant de se pendre, désespéré, dans sa cellule, au grand dam de l’enquêteur, le commissaire Matthaï, convaincu, pour sa part, de son innocence. Il fait la promesse (d’où le titre du livre paru en 1958) aux parents de la fillette de retrouver l’assassin, ce d’autant plus que d’autres enfants sont potentiellement en danger. Le film joue habilement sur l’ambivalence des personnages. Peu connu de ce côté-ci du Rhin, Heinz Rühmann, qui campe le commissaire de police, était à l’époque l’idole du cinéma allemand ; souvent cantonné dans des rôles comiques, il donne à son personnage une épaisseur psychologique qui fait tout l’attrait du film. À noter qu’en 2000, Sean Penn proposera une version fidèle au livre (The Pledge), qui se concentrera davantage sur les conflits intérieurs du policier. Si ceux-ci sont clairement mis en évidence dans le film de Vajda, il reste que c’est le profil du tueur, idéalement joué par Gert Fröbe, qui retient l’attention. Si ce rôle lui vaut d’être remarqué par Saltzman et Broccoli, les producteurs de James Bond – il incarnera le cruel et perfide Auric Goldfinger dans le troisième volet des aventures du célèbre agent secret –, sa carrière le cantonnera soit à des rôles de méchants – comme dans Le Diabolique Dr Mabuse, dernier film de Fritz Lang, 1960 – soit à des rôles plus secondaires. En l’occurrence, son aspect inquiétant de prédateur d’innocence (la leçon intemporelle du film est que les enfants ne doivent surtout jamais accepter des friandises d’un inconnu), aux doigts boudinés, au sourire carnassier et au regard pervers et perçant, viennent alourdir un physique massif doté d’une psyché complexe et dérangée. Evidemment, l’on ne peut s’empêcher de penser au canonique et matriciel M le Maudit (dans la version incomparable de Lang de 1931 et non dans celle, oubliable, de Joseph Losey, tournée vingt ans après), auquel il conviendrait d’ajouter, toujours avec l’excellent Peter Lorre, l’unique film réalisé par lui, L’Homme perdu (1951), sur lequel nous reviendrons. Une trilogie filmique sur le thème de la culpabilité. L’Allemagne à son plus haut génie sur une thématique qui lui est devenue consubstantielle.
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