Ça y est, Moscou a pris le contrôle des filiales russes du géant agroalimentaire suisse Nestlé et du distributeur français Auchan. Le président Vladimir Poutine a signé jeudi 17 septembre un décret stipulant que les filiales avaient été placées sous administration provisoire et transférées à une société écran de droit russe appelée LEV Management.
Cette opération est la première saisie de ce type d’actifs appartenant à des Occidentaux depuis que Moscou a pris le contrôle des filiales russes du groupe agroalimentaire français Danone (pertes 1,2 milliards) et des brasseries Baltika du brasseur danois Carlsberg en 2023. C’est le second épisode massif de rétorsion économique, depuis le début de la guerre en Ukraine, face à la politique de sanctions menée par les Occidentaux. Le placement d’un actif sous gestion temporaire n’équivaut pas juridiquement à un changement de propriétaire. Mais en réalité, il a presque toujours constitué la première étape vers son passage entre les mains d’investisseurs russes liés au Kremlin.
Dimitri Peskov, le porte-parole de la présidence, a déclaré que la décision de Poutine était liée à la politique française à l’égard de la Russie. « L’un des facteurs ayant motivé cette décision est que la France est un pays hostile, actuellement engagé dans une action militaire contre notre pays ». Peskov n’a pas nié que les sociétés visées puissent changer de propriétaire à l’avenir. « Pour l’instant, il s’agit spécifiquement de l’introduction d’une gestion externe ; aucune autre décision n’a encore été prise », a-t-il déclaré.
Nestlé, dont le siège social se trouve à Vevey, en Suisse, a déclaré que la société « évaluait la situation et ses options ». « Nestlé s’engage à prendre toutes les mesures nécessaires pour protéger ses droits et assurer la continuité de ses activités dans l’intérêt de toutes les parties prenantes, et notamment de ses employés », a ajouté la marque. L’action de la société a reculé d’un peu plus de 2 % dès le lendemain matin.
Auchan est une entreprise privée détenue par la famille Mulliez. Sa présence en Russie est remarquable et le fait que la société ait maintenu ses activités semblait tenir du miracle. En effet Auchan (que les russes prononcent « Achanne ») est le plus grand détaillant occidental encore présent dans le pays après 2022. La guerre a entraîné le retrait de nombreuses entreprises occidentales du marché sous la pression occidentale puis sous pression russe. Lemano Pro, l’ancienne filiale russe du distributeur de produits de bricolage Leroy Merlin, a également été placée sous administration provisoire. La famille Mulliez a cédé cette année le contrôle opérationnel de Lemano Pro à Scenari Holding, société immatriculée à Dubaï et créée en 2023 sous présidence française. Depuis 2002, de nombreuses sociétés occidentales en Russie ont opéré des montages juridiques financiers pour tenter d’échapper à la guerre que se livrent l’Occident et la Russie. Mais le temps des accommodements avec Moscou semble révolu. La filiale russe de FM Logistic, autre entreprise française (1,9 milliard de chiffre d’affaires), a également été mentionnée dans le décret de V. Poutine.
À l’heure où cet article a été rédigé, aucune réaction n’est venue des entreprises concernées. Il est certain qu’une certaine discrétion est de mise pour observer et se ménager un avenir. Mais après les saisies de 2023, les filiales de Danone et de Carlsberg ont été vendues à prix fortement réduits à des entreprises russes liées au Kremlin. Danone Russie a finalement été placée sous la direction d’un neveu de Ramzan Kadyrov, le président bien connu de la Tchétchénie.
La France, grande perdante des sanctions
Combien cela risque de coûter ? Les activités de Nestlé en Russie représentent 2 % des ventes du groupe, soit environ 1,7 milliard de francs suisses (1,9 milliards d’euros) par an. Selon les analystes de la Barclays, même si le fabricant de Nespresso et de KitKat n’inclut plus la Russie dans ses rapports financiers, les conséquences seront « loin d’être négligeables ».
Auchan emploie environ 30 000 personnes en Russie (c’était le principal argument pour maintenir l’activité) et possède 230 magasins en Russie. L’enseigne ne communique pas son chiffre d’affaires pour la Russie mais a indiqué récemment que ses activités en Russie et en Ukraine représentent un peu moins de 10 % de son chiffre d’affaires total de 15,5 milliards d’euros au premier semestre 2025. Donc 1,5 milliard d’euros ! Sa filiale figure parmi les dix premiers distributeurs en Russie. Sa renommée est exceptionnelle et son savoir-faire est très reconnu en Russie, et par-delà les considérations économiques et sociales, c’est bien la France qui était présente jusqu’alors sur presque tout le territoire de la fédération de Russie.
Parmi les repreneurs possibles, on parle beaucoup d’Alexei Sagal, milliardaire et industriel, patron d’Arnest Group. Le géant britannique Unilever et le brasseur néerlandais Heineken lui ont chacun vendu leurs filiales russes. Sagal a racheté plusieurs filiales occidentales implantée en Russie, soit parce qu’elles sont victimes des sanctions de l’UE (comme récemment la société Reckitt, cotée à Londres), soit comme à présent par rétorsion de la part de Moscou. La mâchoire Est-Ouest est impitoyable.
Quant à la France, sa place tout à fait honorable en Russie après la chute de l’URSS se rétracte comme la peau de chagrin. Après la Société générale (Rosbank, perte nette 3,2 milliards) et Renault (2 milliards de pertes), reste TotalEnergies. La guerre que mène la France à l’est a un coût de plus en plus exorbitant, et je ne parle ici que du coût financier.
Illustration : Le rouge-gorge d’Auchan risque de ne plus migrer en France, cet hiver…
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