La stupide guerre de Donald Trump va avoir des conséquences stratégiques majeures au Proche et au Moyen-Orient. L’attaque contre l’Iran du 28 février dernier, qui devait entraîner la chute du régime des mollahs, a finalement provoqué une onde de choc inverse. Elle a étalé la faiblesse de l’Amérique, renforcé les gardiens de la révolution iraniens et créé la méfiance des alliés arabes de l’ex-puissance tutélaire.
Après l’enlèvement réussi de Nicolas Maduro au Vénézuéla, le président américain a cru que tout était facile, qu’il réussirait là où personne ne l’avait fait, ni même tenté de le faire : renverser le régime iranien. Mais l’Amérique du Sud est toute proche, les forces armées vénézuéliennes indigentes et le pays en ruine. L’Iran est loin, a des moyens de riposte performants, des militaires nombreux et motivés.
Certes la première vague de bombardements a causé des dégâts considérables, tué le guide suprême et plusieurs dizaines de ses proches. Et puis ? Le désastre. L’Iran savait, depuis « la guerre de cinq jours » de juin 2025, que Trump et son compère, Benjamin Nétanyahou, reviendraient. Malgré les annonces tonitruantes de cette première offensive, tout le monde avait compris que les installations nucléaires de l’Iran n’avaient pas été détruites. Alors, pendant tous ces mois de répit, les gardiens de la révolution n’ont pas chômé. Ils ont systématiquement réparti tous leurs missiles et tous leurs drones, avec les rampes de lancement bien sûr, sur l’ensemble du territoire iranien où les caches ne manquent pas. Le terrain très accidenté de l’Iran s’y prête à merveille. De plus, ils ont totalement décentralisé la prise de décision : chaque petite équipe chargée de quelques missiles et de quelques drones décide quand et vers quelle cible elle les actionne. La raison est évidente : la disparition éventuelle des officiers supérieurs ne doit pas paralyser une riposte possible. Il restera toujours un officier subalterne ou un sous-officier pour décider de frapper Tel Aviv ou une base américaine.
Et c’est ainsi que l’Amérique et ses malheureux protégés ont été abreuvés de missiles et de drones dont beaucoup ont franchi les défenses aériennes et causé des dégâts qui semblent très importants. Le Pentagone a soigneusement minimisé les dommages causés à ses bases aériennes, mais cela semble clairement infirmé par de nombreux articles des médias arabes et américains. Les installations énergétiques de plusieurs pays ont également souffert et, pour couronner le tout, Dubaï a été bombardé, provoquant la panique des trafiquants de drogue et des influenceurs au cerveau inexistant qui coulent des jours heureux dans ce paradis fiscal taillé pour les voyous, dont beaucoup viennent de la banlieue parisienne. Les Émirats Arabes Unis, dont Dubaï fait partie, ont été davantage ciblés que d’autres en raison de leur proximité croissante avec Israël.
Les malheurs de la marine américaine
Un des évènements militaires intéressants qui défraya la chronique fut les malheurs ubuesques des porte-avions américains chargés de protéger l’opération. Les marins de l’Abraham Lincoln, après 300 jours de navigation, se sont révoltés, sur fond de nourriture avariée et d’usure prématurée de nombreuses pièces. Le Gerald Ford dut être retiré du front et réparé en Crète. Pour être sûrs d’être envoyés au repos, les membres de l’équipage avaient consciencieusement bouché toutes les toilettes afin de rendre la vie à bord impossible. Un incendie reste inexpliqué. Ces incidents faisaient suite aux exploits du Harry Truman qui, en 2025, avait éperonné un cargo turc puis perdu deux avions F/A-18 tombés à la mer à la suite de mauvaises man?uvres. L’amiral fut relevé de son commandement.
Les gardiens de la révolution, de leur côté, bloquèrent le détroit d’Ormuz puis le minèrent. Depuis, chaque cargo qui passe, s’il n’est pas chinois, doit acquitter un droit de péage. Certains voulurent passer outre et la plupart reçurent la visite de drones entraînant de notables incendies. Les Américains se sont jusqu’à présent révélés incapables de déminer le détroit et de mettre fin au blocus iranien. Les prix du pétrole et du gaz flambent et le consommateur américain qui a voté Trump notamment parce qu’il ne supportait plus l’inflation de l’ère Biden risque de marquer son mécontentement lors des Midterms de novembre.
Le régime iranien n’a évidemment pas été inquiété à la suite de cette opération si mal pensée. Il faut toutefois noter un élément important : les mollahs semblent avoir plus ou moins perdu la main au profit des gardiens de la révolution, le sabre aurait supplanté le turban. Certes, le pouvoir de cette force militaire considérable (près de 150 000 hommes bien armés et bien entraînés) était déjà incontournable. Mais l’ancienneté et l’aura, dans les milieux religieux chiites, du guide suprême Ali Khamenei lui avaient permis de garder la main jusqu’à sa mort le 28 février. Il ne faut pas oublier qu’il était le successeur direct de l’ayatollah Khomeini. Son fils Mojtaba lui a succédé mais il est grièvement blessé depuis ce même 28 février et on ne l’a aperçu nulle part depuis. Son état de santé reste un secret bien gardé.
Ce glissement du pouvoir a des chances de devenir structurel surtout tant que la guerre durera. Ce n’est plus le clergé qui expliquera aux militaires ce qu’ils doivent faire pour résister aux attaques israélo-américaines.
Le pacte de la Mecque
Le bilan à court terme, et provisoire, est donc catastrophique pour l’Amérique : étalement de ses faiblesses militaires, guerre inutile qui n’a rempli aucun de ses objectifs, d’ailleurs mouvants, dépendance stratégique envers Israël qui atteint un niveau inédit, inquiétude et ressentiment des alliés historiques de l’Amérique dans la région.
C’est ce dernier point qui est sans doute le plus inquiétant pour les États-Unis. Le climat de confiance qui prévalait jusque-là entre l’Arabie Saoudite et son protecteur historique s’est effondré. Le prince héritier, Mohamed ben Salman, n’a pas du tout apprécié d’être mis devant le fait accompli. Il ne voit toujours pas l’utilité de cette guerre et ses conséquences sont particulièrement catastrophiques pour son pays : blocage du détroit d’Ormuz, destruction de plusieurs infrastructures énergétiques, défense aérienne défaillante qui laisse craindre le pire pour la suite, si les hostilités reprennent.
L’Arabie Saoudite, devant la faillite de la protection américaine, a alors pris l’initiative d’accélérer son rapprochement, déjà en cours depuis un certain temps, avec le Pakistan et la Turquie. Les trois pays ont établi ensemble une alliance le 7 août dernier, appelée le Pacte de La Mecque. L’Égypte, invitée, a préféré décliner pour ne pas froisser Washington et les Émirats Arabes Unis dont elle a tant besoin financièrement. MBS, le prince héritier, s’est montré compréhensif, conscient que le maréchal Sissi est en permanence sur une délicate ligne de crête.
Cette alliance, encore peu contraignante, est un tournant. L’Arabie Saoudite ne veut certes pas couper les ponts avec l’Amérique mais elle a compris que sa protection est devenue friable. Erdogan, notre ambitieux sultan turc, est évidemment ravi de l’aubaine. Sa montée en puissance militaire intéresse MBS tout comme celle du Pakistan. Les accords d’Abraham, dont la signature saoudienne était attendue, ont du plomb dans l’aile.
La recomposition en cours du Proche-Orient prend ainsi un tour inédit. Un trio composé des États-Unis, d’Israël et des Émirats Arabes Unis voit émerger un autre trio formé donc de l’Arabie Saoudite, de la Turquie et du Pakistan. L’Égypte navigue entre les deux. En face, il y a l’Iran, un Hezbollah libanais affaibli mais loin d’être détruit, des milices chiites irakiennes qui se portent bien et les Houtistes du Yémen. Ces derniers viennent de remporter une victoire importante sur les alliés yéménites des Saoudiens et ont pris le contrôle du détroit de Bab el-Mandab, au sud de la Mer Rouge.
Pour couronner le tout, l’oléoduc terrestre qui traverse l’Arabie d’est en ouest et est très utilisé pour compenser la neutralisation presque totale du détroit d’Ormuz a été endommagé par des drones, sans doute venus d’Irak.
On se demande encore pourquoi Donald Trump a suivi Benjamin Nétanyahou dans sa folie guerrière. L’Amérique a encore perdu une guerre, se décrédibilise, exaspère ses alliés, étale son déclin militaire, a déclenché une crise énergétique mondiale et relancé l’inflation aux États-Unis. C’est un joli bilan mais qui peut encore s’aggraver.
Illustration : Trump, ou l’art de tromper son monde.
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