Lors des élections au Landtag de Saxe-Anhalt le 6 septembre dernier, l’AfD a largement dépassé tous les pronostics et a réuni 44,6 % des suffrages. Elle a écrasé la CDU et provoqué un choc dans toute l’Europe et une possible crise gouvernementale à Berlin. Elle est à trois sièges près de la majorité absolue à Magdebourg. Et les sondages la montrent en progrès dans toute la RFA, dépassant la CDU. De Berlin à Paris et à Bruxelles, les mains se tordent : le ventre toujours fécond ! La Bête immonde !
Le Land de Saxe-Anhalt compte à peine plus de deux millions d’habitants, mais dans l’histoire, la culture et l’imaginaire allemands, il occupe une place considérable. D’où aussi l’écho de l’élection. Mais les explications simplistes (la nostalgie du nazisme !) sont trop courtes. Il y a certainement des nostalgiques au sein de l’AfD et de ses électeurs, mais il y en a eu toujours beaucoup dans toute l’Allemagne. Quant au père ou grand-père membre du NSDAP, c’est la règle plutôt que l’exception.
D’autre part, si nostalgie il y a, elle se manifeste plutôt chez les électeurs de l’AfD en faveur de la RDA communiste, ce qui peut étonner, mais j’avais pu constater sur place dans le temps ce que beaucoup d’Allemands m’ont toujours rappelé : une certaine continuité psychologique « prussienne », marquée par la discipline sociale, différenciait la RDA des autres démocraties populaires.
Il faut aller plus loin. Il y a des causes profondes, que je viens de rappeler, qui mériteraient une analyse très approfondie et difficile, mais que je résumerai en disant que la « mondialisation libérale » dans laquelle la RFA a baigné de plus en plus nettement à partir des années 1970, y compris sur les plans culturel et psychologique, ne rencontre pas le même écho en ex-RDA.
Il y a aussi des causes plus directes. Tout d’abord, si Berlin a beaucoup fait pour mettre l’ex-RDA au niveau de la RFA après 1990 sur le plan matériel (les infrastructures publiques sont très au point), des erreurs ont été commises sur le plan psychologique et les Allemands de l’Est ressentent de la ranc?ur. En 1990-1991 on a procédé à une rigoureuse épuration : dans mon domaine, la plupart des professeurs d’Université ont été mis à la retraite d’office et remplacés par de jeunes universitaires de l’Ouest qui gagnaient ainsi des années dans leur carrière (aux dernières nouvelles, pas un seul président d’Université, en ex-RDA, n’est encore aujourd’hui originaire de cette partie de l’Allemagne). On n’avait pas du tout épuré aussi fermement à l’Ouest après 1945…
La CDU a construit seule sa défaite
Il y a d’autres causes, plus tangibles – et qu’on retrouve dans toute l’Europe : l’immigration, à la suite de la décision de Mme Merkel en 2015 d’ouvrir les frontières (près de 200 000 immigrés en Saxe-Anhalt) ; les prix de l’énergie, à la suite de la décision de sortir du nucléaire en 2011, de la guerre d’Ukraine et maintenant de la guerre au Moyen-Orient (le prix du litre de carburant est plus élevé en RFA qu’en France, et celui de l’électricité beaucoup plus élevé) ; la stagnation du niveau de vie depuis les années 2000 ; la désindustrialisation (que les Allemands, à la différence des Français, ne supportent pas, c’est viscéral). En fait, l’élection est largement le reflet de l’héritage d’Angela Merkel.
Et dernier facteur : la politique du chancelier Merz engageant de plus en plus la RFA contre la Russie, jusqu’à la cobelligérance avec l’Ukraine et à une prise de risques rappelée par l’affaire des drones sur l’aéroport de Leipzig, début septembre. Pourquoi les électeurs de Saxe-Anhalt réagissent-ils ainsi (cela contribue sans doute à expliquer que le vote ait été en définitive encore plus élevé en faveur de l’AfD que ne le prévoyaient les sondages) ? À mon avis, ce n’est pas parce qu’ils « aiment » les Russes, comme le disent certains (les millions d’Allemandes de l’Est violées en 1945 n’ont pas été oubliées…) mais parce qu’ils savent qu’il ne faut pas plaisanter avec Moscou.
On ne peut pas encore, au moment où j’écris, prédire les conséquences à court et long terme de ces élections. L’AfD pourra-t-elle former un gouvernement à Magdebourg ? Il faudrait pour cela que les trois députés du BSW suivent les conseils de leur chef, Sarah Wagenknecht, nationaliste de gauche, et se rallient. Impensable en France, cela ne l’est pas outre-Rhin, mais on verra. À mon avis c’est le plus probable, l’autre formule (une alliance de tous les autres partis) paraissant difficile à mettre sur pied. Ou encore aujourd’hui comme président du Land X ? Mais il aurait quand même besoin d’une majorité.
En outre d’autres élections ont suivi, le 20 septembre : Berlin, où l’ultra-gauche, Die Linke, a gagné 13 points passant en tête avec 25,7 %, l’AfD remportant quand même 18,3 % des suffrages (+7), et Mecklenburg-Vorpommern, où l’AfD a progressé de 21,5 % à 38,2 %, tandis que la CDU n’entre même pas au Landtag. Berlin est un cas spécial et n’a pas de valeur nationale (sinon qu’il souligne une croissante polarisation entre les deux extrêmes). Ce qui compte, c’est la chute de la CDU et la progression de l’AfD et le fait que le Brandmauer, le pare-feu maintenu contre elle, vacille… En tout cas il y aura des conséquences. Beaucoup doutent que le chancelier Merz, impopulaire, puisse rester longtemps au pouvoir. Nouveau chancelier, nouvelle coalition, élections anticipées ? On verra…
Quoi qu’il en soit les conséquences ne seront pas nulles : les gouvernements des Länder ont des compétences dans de nombreux domaines : des appels se font entendre pour les limiter ou les contourner dans la pratique si l’AfD arrive au pouvoir, mais ce ne sera pas facile. En particulier tout transport militaire de troupes étrangères à travers un Land nécessite l’autorisation de celui-ci, en plus de celle de Berlin. Or Magdebourg est sur la grande liaison ferroviaire Paris-Cologne-Paderborn-Magdebourg-Berlin-Poznań-Varsovie, essentielle pour tout déploiement de forces vers l’Est de l’Europe. Poutine doit se tordre…
L’AfD ne règnera pas mais la CDU s’adaptera
D’autre part si l’AfD parvient effectivement au pouvoir à Magdebourg, elle pourra envoyer des membres du gouvernement représenter la Saxe-Anhalt au Bundesrat, assemblée fédérale dont on ne parle jamais chez nous mais dont le rôle est essentiel. Actuellement, l’AfD n’y est pas représentée. Le fonctionnement et les compétences de cette assemblée sont d’une complexité qui dépasse mes modestes capacités de Gallo-Romain mais il est clair que l’arrivée de l’AfD pourrait avoir des conséquences.
Ceci dit, l’AfD reste quand même essentiellement un parti protestataire, elle ne présente pas un programme véritable, on ne la voit pas arrivant au pouvoir en Allemagne, même dans le cadre d’une coalition (en revanche, qu’un gouvernement chrétien-démocrate minoritaire puisse gouverner un jour grâce à l’abstention bienveillante de l’AfD, cela je ne l’exclus pas).
Mais le plus important est qu’en dehors et au-delà des progrès de l’AfD, on note en Allemagne une évolution profonde. Encore en juin 2019 Angela Merkel avait prononcé devant l’Université de Harvard un discours qui sonnait comme un véritable credo de la mondialisation libérale. Maintenant le balancier revient vers le courant inverse, celui de la spécificité de l’Europe et de l’Allemagne. Comme l’a écrit en 2025 un historien et politologue très admiré des milieux conservateurs, Herfried Münkler, la RFA jouera dans la réforme nécessaire de l’Union européenne « le rôle d’un primus inter pares, mais bien d’un primus ». Et, plus à gauche, l’éditeur en chef adjoint fort connu de la Zeit, Holger Stark, vient de publier un ouvrage remarqué au titre significatif : Le pays majeur. L’Allemagne sans l’Amérique – une chance historique. Le consensus s’est retourné contre la mondialisation libérale. Et la CDU, qui s’était trop engagée dans ce sens, va devoir redresser la barre si elle veut récupérer les électeurs passés à l’AfD.
On peut donc penser, AfD ou pas, que quels que soient les discours et les aléas gouvernementaux, et devant l’aggravation des problèmes économiques et politiques de la RFA, Berlin sera finalement renforcé dans les tendances en fait déjà sensibles depuis 2025 : plus grande fermeté en matière d’immigration, révision d’une politique énergétique et industrielle qui a échoué. Et peut-être bien aussi, là ce serait très nouveau, retour à plus de prudence envers la Russie, car c’est l’un des messages forts envoyés par les électeurs de Saxe-Anhalt.
Illustration : Angela Merkel, « Mutti » désastreuse, a réussi à ruiner son parti.
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