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L’ITALIANISATION DU RASSEMBLEMENT NATIONAL

Le Rassemblement national a achevé sa « normalisation ». Jordan Bardella éloigne le parti du nationalisme traditionnel pour l’aligner sur une droite conservatrice, libérale et pro-business, comparable à celle de Giorgia Meloni, intégrée au système en renonçant à le transformer en profondeur.

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L’ITALIANISATION DU RASSEMBLEMENT NATIONAL

Le Rassemblement national achève sa mue. Le temps de sa dédiabolisation est passé en ce sens que, au sein du gros de la population française, plus personne ne prend le RN pour un parti fasciste, et que Jordan Bardella ne passe pas pour un émule d’Hitler, de Pétain, de Doriot ou de Darnand. Une certaine prudence reste néanmoins de mise. Ayons en mémoire ces législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet 2024, qui ont vu nos compatriotes se conformer en masse au mot d’ordre des partis « démocratiques » et des « élites » qu’ils vilipendent continûment sans oser s’affranchir de leur tutelle morale. En conséquence, ils sont tombés dans le piège de l’hypocrite « front républicain », lequel les amena à voter pour des candidats de droite soutenus par la gauche qui les combattait sans trêve ni repos, et des candidats d’une gauche soutenue pour la circonstance par une droite qui la jugeait calamiteuse et totalitaire. Cependant, malgré la persistance des partis « républicains », des médias et de l’intelligentsia à le présenter sous le jour le plus noir, le RN a cessé d’être l’élément maudit de notre vie politique. Il n’est que d’examiner le trombinoscope de ses caciques pour s’en convaincre. Aucun ne présente le profil du militant classique de l’extrême droite. Aucun n’a adhéré à une formation nationaliste autre que le FN ou le RN, et nombre d’entre eux sont passés par la droite « républicaine » avant de rejoindre les rangs lepénistes. Sébastien Chenu et Emmanuel Taché sont deux homosexuels pacsés et, avant de faire carrière au RN, ont milité chacun une bonne quinzaine d’années à l’UDF et à Démocratie libérale. Steve Briois et Bruno Bilde sont aussi des homosexuels pacsés. Jean-Philippe Tanguy, brillant cadre commercial formé par l’ESSEC, affiche lui aussi son homosexualité, ainsi que son athéisme, et a milité durant huit ans au sein de Debout la France, parti gaulliste. Laurent Jacobelli, également issu de l’ESSEC (et de l’ESC de Paris), vient également de Debout la France. Julien Odoul, ancien cover boy de magazines gay, ne manque pas d’expérience militante, à en juger par son parcours qui l’a amené à adhérer successivement au Parti socialiste, au Nouveau Centre et à l’UDI, avant de rejoindre le RN en 2014. Edwige Diaz, petite-fille d’un espagnol antifranquiste et communiste, est passée par l’UMP. Et, à l’exception de Briois et Bilde, marginalisés aujourd’hui, ces gens tiennent plus le haut du pavé au RN que Laure Lavalette, France Jamet ou Caroline Parmentier, au profil nationaliste beaucoup plus marqué. Quant à Jordan Bardella, s’il a mis en avant la condition sociale de sa mère, simple agente technique d’école maternelle, il a occulté le soin que son père, chef d’entreprise prospère, a pris de lui, lui ayant offert bel appartement, voiture de luxe et séjour aux États-Unis. Du reste, son apparence et son langage sont plus ceux d’un notable que d’un ouvrier.

La normalisation du programme politique du RN

Si on peut affirmer qu’il est aussi facile que léger de critiquer un parti au vu du profil personnel de ses notables, il n’en va pas de même de l’examen des idées et du programme de gouvernement. Or, celui du RN foisonne de signes révélateurs de la normalisation de ce parti. Le RN a jeté aux oubliettes la presque totalité du nationalisme. Cette évolution, déjà très palpable dès l’avènement de Marine Le Pen à la tête du Front national (FN) devenu Rassemblement national (RN) le 1er juin 2018, s’est encore accentuée avec l’accession de Jordan Bardella à la présidence du parti, le 5 novembre 2022. Marine Le Pen avait opéré la dédiabolisation du FN/RN, consistant en la rupture définitive et sans concession d’avec le legs historique et idéologique du nationalisme français du XXe siècle. Jordan Bardella parachève cette normalisation en renonçant, de fait sinon explicitement, au programme économique et social du parti, et en ramenant le nationalisme à une simple gestion matérialiste et conservatrice du pays. Rompant avec le populisme de son prédécesseur, il se déclare « pro-business » et noue des relations avec les milieux d’affaires, le Medef, Vincent Bolloré (propriétaire de son éditeur, Fayard) et les représentants des PME. Corollairement, il renonce à la remise en question de la réforme Macron-Borne sur les retraites. En politique étrangère, il met en sourdine la critique radicale de l’Union européenne et se propose seulement de défendre les intérêts français au sein de celle-ci. Enfin, il adopte une position résolument proisraélienne, antipalestinienne et antimusulmane, favorable à la politique extérieure de Trump, et ouverte à la Russie de Poutine. En matière morale et sociétale, il confirme la pleine acceptation par le RN du droit à l’avortement (dont les députés lepénistes ont voté la constitutionnalisation), du droit à la PMA, des droits des LGBTQIA+, dans la lignée de Marine Le Pen. Et, bien entendu, il s’attache à achever la transformation du RN en un parti républicain et démocratique contempteur des dictatures, du passé pétainiste de la France, et tenant la Déclaration universelle de Droits de l’Homme de l’ONU pour les tables de la Loi.

L’alignement du RN sur l’orientation ultralibérale et conservatrice des droites nationalistes étrangères d’aujourd’hui

En réalité, Bardella engage le RN dans la voie de l’orientation des droites nationalistes du monde entier sur l’adhésion à un capitalisme sans limites ni frontières, étroitement conservateur au plan social, dénué de tout projet de société, matérialiste, identifiant la grandeur à la seule puissance économique (confortée par la force militaire), totalement déspiritualisé, assimilant la civilisation à l’industrie et au commerce, et la culture à la Bourse, et magnifiant la loi de la jungle. Cette « extrême droite » (puisque ses ennemis s’obstinent à l’appeler ainsi) est celle des Trump, des Milei, des Bukele, des Meloni, des Weidel, des Orban, des Nawrocki, des Simion, des Aliyev, voire des Poutine. Hors d’Europe occidentale, elle ne peut produire que de pauvres petits émules de Trump ou de Poutine, suivant les cas, des Trump au petit pied, qui asserviront leurs peuples sans faire la grandeur de leurs nations respectives.

L’exemple italien

En Europe occidentale, la nôtre, cette tendance s’incarne présentement en la chétive silhouette de Giorgia Meloni, qui ne dirige qu’un pâle gouvernement conservateur prisonnier de l’Union européenne, laquelle lui interdit toute politique migratoire restrictive, bride sa politique familialiste et lui impose ses critères budgétaires. Le cas de l’Italie est intéressant pour notre propos en ceci que la droite nationaliste italienne a connu, bien avant son homologue française, une normalisation censée la dédiaboliser elle aussi, et lui ouvrir la voie du pouvoir. Et, en effet, elle est parvenue au pouvoir en la personne de Giorgia Meloni, devenue, le 22 octobre 2022, présidente d’un gouvernement alliant son propre parti, les Frères d’Italie, la Ligue du nord de Matteo Salvini et Forza Italia d’Antonio Tajani. Ce succès est le résultat d’une longue politique d’alignement progressif de la droite nationaliste italienne sur les règles et les pratiques de la démocratie parlementaire. On se souvient de Gianfranco Fini transformant le MSI néo-fasciste en Alliance nationale (janvier 1995) puis en Parti de la Liberté (mars 2009) et devenant, au prix d’alliances tumultueuses et jalonnées de conflits avec Berlusconi, vice-président du Conseil (juin 2001-mai 2006), ministre des Affaires étrangères (novembre 2004-mai 2006) et président de la Chambre des Députés (avril 2008-mars 2013). Aujourd’hui, l’Alliance nationale n’existe plus, dissoute dans le Parti de la Liberté lui-même devenu les Frères d’Italie, et la droite nationaliste italienne n’a plus rien de commun avec le néofascisme. Et rien n’a changé en Italie depuis la conquête du pouvoir par Meloni, qui n’a rien d’un Duce féminin, et n’a rendu son pays ni plus prospère, ni plus grand, ni plus fort, ni plus heureux qu’il l’était auparavant avec la gauche, le centre ou la droite libérale quoique musclée de Berlusconi. Nul ne sait si Bardella et le RN conquerront le pouvoir en France. Mais on peut augurer sans grand risque d’erreur que, dans ce cas, ils ne changeront rien à rien. Le cas de l’Italie est à cet égard instructif, comme l’est celui de toutes les droites nationalistes actuelles : on ne change pas le système en se conformant à ses valeurs, ses principes et ses règles de fonctionnement ; les nationalistes aujourd’hui au pouvoir, sous toutes les latitudes, ne peuvent diriger que des gouvernements conservateurs, durs comme en Argentine ou en Azerbaïdjan ou en Russie, plutôt mous comme en Italie. Le système retaille ses adversaires suivant ses exigences et ne leur permet pas de le subvertir.

 

Illustration : Selon l’OCDE, l’immigration a baissé de 30 % en Italie depuis l’arrivée au pouvoir de Giorgia Meloni. Pas si mal !

 


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