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ROYAUME DE FRANCE, ROYAUME DE DIEU

Il y a cent ans, en 1926, l’autorité ecclésiastique, dans son plus haut magistère romain, exercé in illo tempore par le pape Pie XI, né Achille Ratti, condamnait le mouvement politique royaliste de l’Action française, ainsi qu’en même temps le journal quotidien qui portait ce titre, à l’époque largement diffusé à travers toute la France – et dans le monde catholique du Québec à l’Argentine –, tant par abonnement qu’à la vente au numéro, le tout à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires.

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ROYAUME DE FRANCE, ROYAUME DE DIEU

Cette condamnation s’étendait de plus, et d’une manière plus générale, à la doctrine politique affichée par le royalisme d’Action française – c’était spécifié en tant que tel –, donc à l’ensemble de son argumentation jusque dans ses principes fondamentaux, même si l’autorité ecclésiastique prétendait simultanément et contradictoirement laisser aux citoyens leur liberté de choix politique. Prétendue liberté théorique ! Et uniquement théorique puisqu’étaient condamnées sous peine d’excommunication majeure entraînant la privation des sacrements, le rejet hors de l’Église lors des obsèques, les sanctions les plus sévères pour les membres du clergé, toute adhésion quelle qu’elle soit, toute lecture – même d’un seul exemplaire ! – qualifiée de péché grave, toute manifestation extérieure de quelque ordre que ce soit. Du jamais vu ! Venant de Rome à l’égard de catholiques français exacts dans leur foi et leur pratique, souvent piliers des œuvres ecclésiales et subissant de manière ouverte ou larvée la haine persécutrice de la République et de son administration. Et de la part d’un pape qui a publié en décembre 1925 l’encyclique Quas Primas sur la royauté universelle de Jésus-Christ. Sur ce point, il y aurait beaucoup de remarques à préciser et ce n’est pas le lieu ici. Tout fut réglé entre la lettre du cardinal Andrieu, archevêque de Bordeaux, du 25 août 1926, dans L’Aquitaine, semaine religieuse de Bordeaux, et le consistoire du 20 décembre de la même année, sans aucune instance contradictoire, par le seul exercice de l’autorité magistérielle qui se répondait à elle-même. Faut-il rappeler qu’en cette même année 1926 pour des raisons pseudo-diplomatiques et faussement disciplinaires fut condamné par les autorités relevant directement du pape Pie XI le mouvement des Cristeros qui, au Mexique, au nom du Christ-Roi, combattait contre les troupes républicaines qui, au nom du gouvernement légal et maçonnique, prétendaient les réduire et les détruire.

Ni le communisme triomphant en Russie, ni le nazisme naissant en Allemagne, n’étaient condamnés par quelque acte magistériel que ce fût

Alors qu’en ces années tournantes de l’après-guerre, ni le communisme triomphant en Russie, par le massacre de masse et la persécution la plus atroce comme tous les gens avertis le savaient dès les années 1920, ni le nazisme naissant en Allemagne, et déjà violemment antichrétien et inhumain, et aussi déjà dénoncé dès ses prémices par Maurras et Bainville et précisément dans L’Action française, n’étaient condamnés par quelque acte magistériel que ce fût. Pie XI pensait à un concordat avec l’Allemagne, et si sérieusement que ce concordat sera signé effectivement le 20 juillet 1933 après l’accession d’Hitler au pouvoir en janvier de la même année. Et il est incontestable d’après les archives qu’il voulait obtenir le même résultat avec la Russie soviétique, sans succès évidemment, malgré de longues et assidues tractations du côté du Saint-Siège. Pie XI, il l’a dit lui-même, était prêt à n’importe quoi avec quelque partenaire que ce fût pourvu qu’il y trouvât un intérêt. Il faudra attendre 1937, soit plus de dix ans après 1926, pour que soient publiées le 10 et 19 mars 1937 Mit brennender Sorge et Divini Redemptoris, deux encycliques condamnant la première le nazisme – mais sans sentence d’excommunication, Pie XI n’en voulant pas –, et la seconde le communisme. Écrites l’une et l’autre sous l’influence et même en partie sous la plume du secrétaire d’État d’alors, le cardinal Pacelli, celui-là même qui avait négocié le concordat et qui savait à quel point le texte avait été biaisé dans la pratique et lui-même trompé dans sa signature. Pacelli, d’ailleurs, en cette année 1937, fut littéralement écœuré par l’attitude de la République française qui par anticléricalisme ne le soutint absolument pas dans son œuvre d’assainissement, pas plus que l’Italie mussolinienne qui pourtant hésitait et que la France républicaine renvoya dans les bras d’Hitler. Toutes ces notations historiques sont importantes à rappeler pour mieux comprendre ce qui s’est joué dans cette avant-guerre et qui a déterminé l’après-guerre, notamment avec cette affaire – majeure – dite de l’Action française. Et qui fait couler encore tant d’encre aujourd’hui.

Le premier acte du pontificat de Pie XII fut la levée de toutes les sanctions pour l’Action française

Le cardinal Eugenio Pacelli, contrairement à toutes les stupidités qui ont été écrites à son sujet, avait une vue claire de la situation de l’Europe et du monde. Il voyait les dangers venir, les barbaries montantes que révélait, en outre, la guerre civile espagnole. Il n’eut de cesse d’avoir une influence heureuse et vigoureuse sur Pie XI, finissant et malade. Il prit sa succession sur le trône de Pierre le 2 mars 1939. Le premier acte du pontificat de Pie XII fut en juillet 1939 – Décret de la Sacrée Pénitencerie du 24 juillet 1939 – la levée de toutes les sanctions pour l’Action française, « en toute justice », comme il sera dit par le cardinal Villeneuve, archevêque de Québec, qui entra dans le conclave avec la ferme intention d’obtenir ce qu’il estimait comme un acte de réparation. Pie XII, fort bien informé de toute l’affaire, acquiesça, sans exiger aucune rétractation de quelque erreur que ce fût, sauf à regretter des propos trop polémiques dans la véhémence d’une défense qui, pour qui connaît le dossier sans préjugé, n’étaient que trop justifiés. Les arguties innombrables, développées à l’infini par des historiens, des docteurs, des théologiens, des clercs de tous acabits – inutile de donner des noms ! – ne changent rien aux données fondamentales de ce qui reste un problème crucial au sein même de l’Église. Car, malgré tout, l’histoire de l’Église en est marquée à jamais, jusqu’au Concile Vatican II et bien après encore. Le pape François dans ses souvenirs n’a pas manqué de le répéter. Il se souvenait des leçons de son séminaire. Et des jésuitières de l’époque ! Et ce n’est pas le seul ! Ce qui était condamné chez Maurras était en effet bien autre chose qu’un prétendu paganisme et une apparence de positivisme philosophique. Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que ladite condamnation allait bien au-delà de tout l’argumentaire développé depuis le début du XXe siècle par les abbés démocrates du genre de l’abbé Pierre et de l’abbé Lugan, par des adversaires aussi résolus que ceux du Sillon de Marc Sangnier, lui-même condamné en 1910 par Pie X, condamnation jamais levée et, d’ailleurs, jamais effective, par des théologiens de tendance moderniste comme le père Laberthonnière, par des philosophes « de l’agir plus que de l’être », comme se définissait luimême un Blondel, d’ailleurs dans sa jeunesse ami de Maurras, bref, tout cet amas de critiques haineuses et de citations tronquées reprises dans un factum sur Maurras d’un certain Passelecq, avocat et journaliste belge, qui servit de mouture à la lettre initiale d’Andrieu et à la condamnation pontificale de 1926-1927.

Maurras avait prévu cette situation, et même dès 1892

Il s’agissait de s’en prendre en réalité à ce qui apparaissait comme une opération intellectuelle et, du coup, spirituelle, opposée radicalement à l’opération du ralliement de la religion chrétienne et singulièrement du catholicisme à la République, tentée tout au cours du XIXe siècle et réalisée enfin et pour ainsi dire doctrinalement en 1892 par l’encyclique de Léon XIII Au milieu des sollicitudes. Et tout ce qui s’en suivit, le redoublement des persécutions, le renvoi des congrégations religieuses, la persécution active – officiers, magistrats, fonctionnaires – des fidèles de France, la rupture du concordat et la loi dite de séparation de l’Église et de l’État avec inventaires subséquents, qui ne fut en rien, comme on le prétend aujourd’hui, une gentillesse de Briand pour les catholiques ! Ce qui n’empêcha pas – au contraire – les démocrates chrétiens de tout poil de redoubler de zèle envers ladite République ! Or – et c’est la nouveauté absolue qu’il faut signaler aujourd’hui parce que ce point n’a jamais été découvert ni dit –, Maurras lui-même avait prévu cette situation, et même dès 1892, lors du ralliement à la République de Léon XIII, ainsi appelé officiellement alors que le mot précis ne se trouve pas dans ce texte de manière explicite. Oui, le jeune Maurras, de 23-24 ans voit et comprend tout dès les années 1890. Impossible ici de résumer l’exceptionnelle analyse critique à laquelle s’est livrée la précoce intelligence de Maurras, dans son acuité quasi prophétique. Pardonnez-moi de parler personnellement : j’en ai fait la démonstration dans nombre d’articles et de conférences. J’attends la réplique. La preuve est apportée. Il est nécessaire de le dire aujourd’hui, même si manque encore le livre définitif. Mais il viendra. Sinon de moi, d’un jeune esprit qui aura tout compris.

Maurras prévoit ce qui va advenir

Enthousiasmant, mais exigeant et dur. Oui, Le Chemin de Paradis, premier ouvrage de Maurras, dès 1894, qui servit au premier chef de prétexte à sa condamnation, sous un mode crypté d’allégories terriblement significatives, en neuf contes, dit et prévoit quelles seront les conséquences de ce ralliement à la République. Premièrement, les ralliés jouant à la bondieuserie ne manifesteront que leur réelle impiété politique jusqu’au point de détruire leur propre œuvre pseudo-chrétienne. Deuxièmement, la société chrétienne va se perdre tout entière dans la ridicule liberté des mœurs et l’innommable festin électoral où tendent tous ses espoirs au point d’en mourir d’abêtissement, alors que l’adversaire ne pense qu’à la prendre de force. Troisièmement, lui, Maurras, tentera de convaincre une France qui s’enorgueillit de ce qu’elle est, mais qui est prisonnière de ses faux rêves d’amour prétendument religieux qui la mettent dans l’incapacité de comprendre le raisonnement strict de l’analyse politique. Dans une deuxième série de trois contes, Maurras prévoit ce qui va advenir sur trois plans. Le projet politique pontificalo-épiscopalien ne sera plus que de séduire par une religion, non de vérité, mais dite d’amour, l’opinion publique française épuisée de démocratie, sans résultat autre que la mort assurée de l’entreprise. Puis, le peuple, prétendument sacralisé, se cherchera dans les eaux bourbeuses de l’étang politicien une vocation sacrée et princière et finira pitoyablement dans le néant de la politique versatile. Nous y sommes ! Enfin, l’homme de droite ne pensera plus qu’à caresser ses chimères libéralo-religieuse et libéralo-politique, en n’ayant d’autres buts que la satisfaction de savoir qu’il doit disparaître. La séquence s’achève en nos temps. Alors, reste à sortir du piège clérical. C’est la troisième série de ces fameux contes, jamais compris.

Non, ce n’est pas un péché que d’être royaliste d’Action française

Le néo-royalisme doit sortir du confessionnal républicano-chrétien où la cléricature prétend l’enfermer. Pour vivre librement avec le plein accord de la Vierge Marie qui est, Elle, d’essence royale. Non, ce n’est pas un péché que d’être royaliste d’Action française, en dépit des clercs qui en ont fait un péché pire que le péché originel ! L’esprit français doit s’attacher à la tradition grecque qui fait le fond de l’héritage français, catholique et royal. Et retrouver ainsi la libre expression de lui-même. Malheureusement – et le jeune Maurras le prévoit – l’opération échouera. La France ne comprendra pas ou refusera de comprendre. Surtout, on s’arrangera pour qu’elle ne comprenne pas. Le dernier conte du Chemin de Paradis, écrit dès 1893, est une attestation qu’envoie post-mortem l’auteur du Chemin de Paradis à la France, la Dame de ses Amours, de ce qu’il a entrepris auprès d’elle sans réussir à la convaincre. Si tel est le sens du Chemin de Paradis – et c’est le sens –, tout change. Les accusations deviennent grotesques. Toute la littérature déployée à cet effet est réduite à néant. Les ouvrages de Maurras à portée symbolique et allégorique relèvent, tous, de la même veine. Il faut ajouter que toute sa poésie, comme je l’ai montré et démontré, y compris et surtout les poèmes les plus mystérieux, recèle en un tréfonds d’obscure clarté sa vocation secrète. Et voilà pourquoi Maurras chercha toute sa vie, sur un mode clair, à opérer un « contre-ralliement », mais cette fois-là à la monarchie, non plus à partir d’arguments surnaturels, mais en s’appuyant sur des preuves rationnelles, naturelles et historiques. Tel est le sens et donc le mystère de sa vie. Le reste est du baratin et du mauvais baratin.

Maurras va opérer un « contre-ralliement » des Français à la monarchie

En quelque sorte, puisque l’Église, dans son plus haut magistère, est indifférente aux institutions ( !) et prétend réaliser son œuvre avec une République qui en est, comme l’a fort bien dit Vincent Peillon, à l’exact opposé, en se constituant elle-même en contre-religion et en contre-Église, et puisqu’ainsi il n’est plus possible de dire « En nom Dieu, en nom Sacré-Cœur, allons à Reims », eh bien, Maurras va, en commençant par une Enquête sur la monarchie en 1900, opérer son « contre-ralliement » en nom nature, en nom histoire, par esprit positif et rationnel, en s’appuyant sur l’autorité de Comte, Taine et Renan, oui, un « contre-ralliement » nécessaire des Français à la monarchie. En l’absence de l’Église, et, malheureusement, malgré elle ! Superbe ! Grandiose ! Extraordinaire ! Si c’est ça. Et c’est ça ! Eh bien, les autorités de l’Église, sous la pression républicano-démocrate-chrétienne éprouveront le besoin de le condamner. Sur ce point encore ! Avec ce chantage comme un nœud autour du cou : si, enfin, tu obéis au pape et si tu te convertis, tu obéiras à sa politique qui consiste d’abord à rallier la République et, en 1920-1930, à aimer l’Allemagne. Telle est la vérité de toute cette affaire. Il faudra bien un jour qu’elle éclate. Elle offre de prodigieuses leçons. Faut-il préciser que ce qu’on appelle la doctrine sociale de l’Église porte les stigmates de cette effroyable incompréhension ?

Maurras, en sauvant la politique dans son ordre naturel, a sauvé l’ordre surnaturel du royaume de Dieu

À aucun moment, même dans la dernière encyclique Magnifica humanitas, la première de Léon XIV, ce pape à la figure si sympathique, qui se veut un exposé de morale sociale, il n’est question de salut surnaturel, du Royaume de Dieu à gagner, de l’Enfer à éviter, d’organiser la vie sociale en vue des fins dernières de l’humanité. Jamais. Des considérations sur la Trinité et la vie en communion servent de supposée révélation, de plus dévoilée récemment par le concile Vatican II et l’enseignement des derniers papes, qui selon cette doctrine confirme le caractère sacré et imprescriptible des Droits de l’Homme et l’éminente et imarcescible dignité de la personne humaine, de toute personne quelle qu’elle soit, sans qu’il soit même question de détermination et de qualification en fonction de l’usage de ladite liberté. Il serait curieux de mettre cette thèse en relation avec la pensée de saint Augustin ! Reste juste un paragraphe sur ce qui constitue la vie chrétienne et sacramentelle, comme une sorte de particularité communautaire spécifique, il est vrai, sous le signe du Christ. Ainsi Léon XIV se coule-t-il dans la ligne de ses prédécesseurs dont il fait le récapitulatif doctrinal, d’ailleurs exact ; à l’exception notoire mais non signalée de Benoît XVI ! « La royauté », et « qui est mienne » précise le Seigneur dans le texte grec, ne saurait être vaine. Puisqu’elle est vraie, de vérité divine. Comme l’atteste le Christ devant Pilate. « C’est dans ce but que Je suis né, et dans ce but que Je suis venu dans ce monde, pour rendre témoignage à la vérité (pour être martyr de la vérité). » C’est comme si le magistère de l’Église oubliait ce pour quoi il a été institué. Par Jésus-Christ lui-même. C’est fort bien de mettre en garde contre Babel et les risques de l’intelligence artificielle, parfaitement définis comme il convient, mais pour quoi ? « Cheminer avec l’humanité », tel serait le but, humanité qui devient comme il est dit « en JésusChrist » – ambiguïté de l’expression – « le chemin, la vérité, la vie ». Quoi ? L’humanité ? Modèle de l’Église ? Non, Jésus-Christ, Fils de Dieu, Dieu lui-même, qui s’est fait homme pour nous sauver. Il n’est point d’autre salut ni d’autre sauveur. Maurras, en sauvant la politique dans son ordre naturel, singulièrement celle du royaume de France, a sauvé, du même coup, l’ordre surnaturel du royaume de Dieu. Les deux royaumes sont dans la continuité historique et logique. L’homme ne peut pas séparer ce que Dieu a uni, pas même l’autorité ecclésiastique.

 


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