Il y a en ce moment un lieu où admirer, quintessencié, tout le charme du XVIIIe : le musée Cognac-Jay, et plus précisément la salle où sont présentés, juste après le captivant portrait de Madame la présidente de Rieux (qui m’a toujours fait l’effet d’être une “réponse” ironique à l’Allégorie de la Simulation de Lippi), les portraits de Mme Lesould (1780), par Vigée Le Brun, de la Comtesse de Maussion (1787), par Adélaïde Labille-Guiard, d’une inconnue charmante, par la même la même année, et surtout celui de Mme Perrin, par son mari, en 1791.
Le soin presque maniaque à rendre les étoffes et le moindre détail des dentelles, des engageantes (manchettes) aux coiffes légères posées sur les masses de cheveux gris, est surtout l’hommage rendu par les peintres à ce que le vêtement dit de celle qui le porte, un second portrait, d’étoffe et non de chair, tout aussi révélateur ; et à chaque fois, ces gracieuses physionomies, réservées mais où percent soit l’ironie contenue, soit la mélancolie retenue, soit une discrète vanité, et peut-être, chez Mme Lesould, la crainte maîtrisée de n’être point parfaite (inquiétude partagée par la princesse Demetre-Stirbey dans son portrait en habit Louis XV par Bérard, de 1884, à Galliera).
Le projet de l’exposition est de « Révéler le féminin », en tout cas de nous montrer comment le XVIIIe s’y est employé et comment la France invente la mode telle que nous la connaissons encore, avec ses engouements, ses faux-semblants, ses détournements, comme ces prétendus habits de bergère habillant les élégantes (Johann de Peters, Portrait d’une danseuse tenant un bouquet de fleurs, ap. 1763, à l’« élégance » tapageuse), avec un faux laçage sur le buste qui est exactement l’effet dessous-dessus qui réapparaît périodiquement.
La plus extraordinaire collection de tissus entassés
Au Palais Galliera, cette fascination pour le XVIIIe et la mode est mise en scène depuis les robes (« à la française », « à la lévite », « à la piémontaise », « à la circassienne »…) d’époque jusqu’aux avatars les plus contemporains – d’ailleurs les moins convaincants, qu’il s’agisse des drag queens (qui évoquent les caricatures de 1770 moquant les perruques aberrantes) ou de la très copieuse Vivienne Westwood. Entre tissus admirables de complexité, coupes fantasques, « queue d’écrevisse » XIXe permettant de gonfler les jupes, bustier de Marie-Antoinette et broderies, dont celle de Lesage en 1957 pour la robe Solveig de Pierre Balmain, on perçoit à quel point ce moment français de la seconde moitié du XVIIIe a été fondateur d’un rapport au corps tout à la fois libre et contraint et d’un culte de l’apparence où l’écart normé, pour risquer cet oxymore, devient la règle. À Galliera, on chemine ainsi au gré des réinterprétations, chacun réinventant son XVIIIe plus ou moins volanté et enrubanné, accessoirisé (Ralph Rucci et sa robe Watteau Infanta de 2019, en donne une version à la fois épurée et opulente), copiant avec fascination les scènes de Watteau et de Pater qu’on voit à Cognacq-Jay, comme cette ébouriffante Assemblée dans un parc (v. 1785) où « des femmes et des enfants habillés à la mode du jour » sont la plus extraordinaire collection de tissus entassés, au point qu’une femme en bleu n’est plus qu’un échafaudage savant de tissus débordants et superposés, avec une coiffure qui paraît droit tirée du 6e Cahier de Modes Françaises pour les Coiffures depuis 1776 (à Galliera), et précisément la « Coiffe à l’italienne, retroussée à la prétention ou le désir de plaire » à moins que ce ne soit la « Finette en bonnet rond orné d’un ruban en rosette avec deux boucles tombantes et la calèche retroussée ».
Les deux expositions se répondent, évidemment, et il faut saluer la ténacité de Cognacq-Jay qui a su demander et obtenir de vrais vêtements pour les exposer au milieux des gravures et des tableaux : une Veste à capuche de 1760-1770, en soie brodée d’argent, un Corps à baleine orné d’un laçage fictif ou encore une robe bustier de Lagerfeld (qui comprend vraiment le XVIIIe, lui), de 2019, ornée d’un semis de fleurs multicolores à effet porcelaine ; on retrouve la même collection dans une autre exposition de Galliera, en ce moment, sur les savoir-faire de la mode : le couturier voulait imiter les porcelaines de Vincennes et Sèvres et avait lancé l’Atelier Montex dans la fabrication, qui tient de l’exploit, de ces fleurs en céramique et caoutchouc. Le XVIIIe perdure et cette nostalgie permanente tisse un fil mélancolique au travers des siècles de fer qui lui ont succédé.
Révéler le féminin. Mode et apparences au XVIIIe siècle. Musée Cognacq-Jay, jusqu’au 20 septembre 2026.
La Mode du XVIIIe siècle. Un héritage fantasmé. Palais Galliera, musée de la Mode de Paris, jusqu’au 12 juillet 2026.
À voir aussi :
Une journée au XVIIIe siècle, chronique d’un hôtel particulier. Musée des Arts décoratifs,
Illustration : Jean-Charles Nicaise Perrin, Portrait de Madame Perrin, 1791. © musée des arts et de l’archéologie de Valenciennes – Photo Thomas Douvry.
Politique Magazine existe uniquement car il est payé intégralement par ses lecteurs, sans aucun financement public. Dans la situation financière de la France, alors que tous les prix explosent, face à la concurrence des titres subventionnés par l’État républicain (des millions et des millions à des titres comme Libération, Le Monde, Télérama…), Politique Magazine, comme tous les médias dissidents, ne peut continuer à publier que grâce aux abonnements et aux dons de ses lecteurs, si modestes soient-ils. La rédaction vous remercie par avance. 