Écouter de la musique sur les plateformes de streaming n’est pas un acte innocent. La journaliste Liz Pelly* a courageusement enquêté au cœur de la nébuleuse Spotify et décortiqué « la stratégie du géant du streaming pour faire du profit au détriment des auteurs, des auditeurs… et de la musique. »
En 2019, dans L’Âge du capitalisme de surveillance1, l’universitaire américaine Shoshana Zuboff démontra comment ce système économique extirpait de nos connexions sa « matière première gratuite destinée à être traduite en données comportementales. » Google, Facebook et autre Instagram parviennent ainsi à conditionner nos actions à des fins bassement lucratives.
En une démarche parallèle, Liz Pelly décortique le développement économique de Spotify. Lancé en Suède en 2006, mais dirigé désormais depuis New York, la chaîne de streaming se voulait en apparence « un jukebox universel et infini » où la musique circulerait de manière démocratique et décentralisée. Ses fondateurs, Daniel Ek et Martin Lorentzon, choisirent la musique par défaut, comme « source de trafic pour leurs produits publicitaires », comme un cheval de Troie pour abuser le public de masse. Introduite en bourse en 2018, l’entreprise est officiellement lucrative depuis 2024.
Leader mondial du streaming
L’innovation majeure du géant suédois fut sa compréhension de l’affect pratique et émotionnel de la musique diffusée en fond sonore. Sa suprématie repose sur l’élaboration de playlists spécifiques dévidant moult morceaux d’ameublement, ainsi que les aurait qualifiés Erik Satie. Comme sur Deezer ou Apple Music, ce flux permanent d’ambiances aseptisées laisse « présager d’un avenir sans risque, dans lequel nous ne serons jamais exposés à quoi que ce soit que nous ne voudrions pas entendre ». Elles dominent désormais l’écoute passive et narcotique chez les 15-30 ans qui sont au centre des enjeux stratégiques des plateformes. « Les auditeurs ont été encouragés à aborder la musique comme une activité purement fonctionnelle – pour dormir, étudier ou meubler un lieu public – sans avoir à fournir aucun investissement particulier dans des artistes individuels et identifiables. »
L’engouement ne fléchit pas : Spotify compte 761 millions d’utilisateurs, 293 millions d’abonnés payants à la fin du premier trimestre 2026 et son chiffre d’affaires atteint 17 186 milliards d’euros2 ! L’entreprise incarne « un modèle de créativité axé sur le service client qui conduit à une stagnation esthétique », explique Liz Pelly. « Le streaming a affaibli nos liens à la musique et freiné notre curiosité par un effet de standardisation algorithmique. »
L’exploitation de nègres anonymes
À ses débuts, Spotify versait aux majors pourvoyeuses d’enregistrements environ 70% de ses revenus. Liz Pelly dévoile comment la firme opta pour une solution machiavélique qui améliora sa rentabilité : passer des accords avec des producteurs intermédiaires (Firefly Entertainment ou Epidemic Sound) pour obtenir quantité de musique à moindre coût. Le programme Perfect Fit Content (contenu parfaitement adapté), en normalisant des titres bon marché pour remplir ses playlists d’ambiances en tout genre, permit surtout de réduire les redevances destinées aux artistes.
Et notre enquêtrice de recenser deux sortes de « faux artistes » alimentant le colosse glouton. Tout d’abord les musiciens authentiques confinés à l’anonymat et sous-payés par ces sociétés de production. Ils façonnent des milliers de morceaux dont les droits sont vendus à Spotify, qui les incorpore dans des playlists ultrapopulaires sous des signatures fictives. Le procédé diminue la facture de royalties à régler aux compositeurs et le Gros-Jean ne remarque rien.
Une marchandise comme les autres fabriquée de manière industrielle
La journaliste révèle aussi qu’une myriade d’« artistes fantômes », dont les chiffres de diffusion des chansons s’accroissent exponentiellement, est en réalité générée artificiellement. Deezer estimait le mois dernier que 75 000 œuvres entièrement façonnées par l’IA atterrissent tous les jours sur les plateformes de streaming, soit la moitié de la mise en ligne quotidienne de nouveautés. Ainsi la chanteuse néo-soul Sienna Rose3, qui a cumulé des millions d’écoutes, n’existe tout simplement pas : c’est une pure création de l’IA !
Spotify a en outre bouleversé le processus compositionnel : certains auteurs en quête de reconnaissance ou de gain s’efforcent d’écrire des pièces formatées en vue d’intégrer les playlists à succès, se soumettant au diktat stylistique de l’insipidité banalisée. Inoffensif et galvaudé, le « son Spotify » submerge aujourd’hui la planète consumériste uniformisée et décérébrée.
L’IA générative menace l’avenir des créateurs humains
« Il est dans l’intérêt financier des services de streaming de décourager une culture musicale critique parmi les utilisateurs, de continuer à éroder les liens entre les artistes et les auditeurs, afin de faire passer plus facilement de la musique à prix réduits, améliorant ainsi leurs marges bénéficiaires. »
Un rapport alarmant de la Confédération internationale des sociétés d’auteurs et compositeurs (Cisac) annonce la chute de la rémunération des artistes et le déferlement futur de musique concoctée par l’IA :
- Les revenus risquant d’être perdus par les créateurs à l’horizon 2028 : 24 % dans le secteur musical et 21 % dans le secteur audiovisuel.
- La valeur du marché des contenus musicaux et audiovisuels produits par l’IA va passer de 3 milliards d’euros à l’heure actuelle à 64 milliards d’euros en 2028.
- Les revenus des services de l’IA pour les contenus musicaux et audiovisuels devraient atteindre 9 milliards d’euros en 2028, contre 0,3 milliards d’euros présentement.
Les textes en discussion au sein de l’Union européenne tentent de réguler les plateformes et d’inciter les états à légiférer sur ces questions complexes. Y parviendront-ils ?
Réagir à la submersion
Face aux revendications du monde musical, Deezer a développé des outils pour détecter les morceaux générés par l’IA et réduire leur recommandation. Conséquemment à la sortie du livre de Liz Pelly aux États-Unis, Spotify a retiré plusieurs dizaines de millions de titres engendrés par l’IA et vient de proposer une autre réponse concrète en lançant un badge d’authenticité (une coche verte « Verified by Spotify ») pour différencier les artistes humains des profils conçus par l’IA.
« Les problèmes du streaming musical font écho aux problèmes globaux de la culture dans le système capitaliste » estime Liz Pelly en conclusion de son analyse impitoyable et solidement documentée. « Quelle solution éthique substituer à Spotify ? » Rejeter l’ubérisation et soutenir les arts vivants suffira-t-il à endiguer le phénomène ?
À lire :
Liz Pelly, La machine Spotify : La marchandisation de la musique à l’ère du streaming, Actes Sud, 2026.
Pour aller plus loin :
www.cisac.org/fr/Actus-Media/news-releases/une-etude-economique-mondiale-etablit-que-lia-generative-menace-lavenir
Illustration : En janvier, la chanteuse Sienna Rose dénonçait les rumeurs comme quoi elle était une IA. Et pourtant…
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