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« Une manière gaie d’être grave »

À rebours des hommages convenus, Jean-Noël Benoit célèbre Jacques Perret en révélant la modernité d’une œuvre où l’humour n’atténue jamais la gravité du monde. À travers Rôle de plaisance et une vie faite de détours plutôt que d’échecs, il dessine le portrait d’un écrivain libre, dont la langue, la foi et le goût de l’aventure continuent de nourrir notre manière d’être au monde

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« Une manière gaie d’être grave »

C’est une étrangeté de l’histoire contemporaine que le nom de Jacques Perret – créateur d’une langue française « jamais raisonneuse, imprévue, prompte et vive, ample et minutieuse, d’une invention abondante et caracoleuse, partie de plaisir d’une chouannerie moyenâgeuse et mystificatrice1 » – soit aussi celui d’un professeur de philologie latine à la Sorbonne, créateur quant à lui, pour IBM, en 1953, du mot d’ordinateur, par lequel la langue désigne la vie réduite à de l’information ; l’esprit qui s’y soumet n’étant plus qu’un tenant de l’ordre computationnel.

Il est assez facile de dire tout ce à quoi ne se prête pas la figure même de Jacques Perret qui, en 1979, pour recevoir le grand prix de littérature de la Ville de Paris2, se présenta les bras croisés derrière le dos à Jacques Chirac qui lui tendait la main : les anniversaires, les commémorations, les solennités et en général les excès de bruit et de lumière, ce n’était décidément pas son affaire. Il s’agira donc d’autre chose ici, plus difficile à formuler : une reconnaissance de dette envers celui qui, au sortir de mon adolescence heideggérienne, quand j’avais encore la tête à l’ésotérisme poétique, mit soudain de la légèreté dans mon regard sur le réel, un rire positif dans mon rapport aux mots, et dans mes traversées du golfe de Gascogne à la voile, une notion de plaisir plutôt que le fanatisme de l’extrême.

Un hommage possible devient alors celui d’un très vieil adolescent qui se souvient encore d’avoir, en lisant Rôle de plaisance, lâché Cioran, Barthes ou Bakhtine pour la vie même. Jacques Perret, page après page, m’a fait comprendre qu’on peut habiter tragiquement le monde sans y ajouter un ennui profond ; qu’on peut être drôle en sachant qu’on risque la mort ; et qu’on ne démérite pas du vrai en croyant à quelque chose. Le propos du livre ? D’expliquer comment l’on a manqué d’aller de Honfleur à Santander sur le Matam, un sloup à tapecul ou yawl ayant à son bord l’auteur comme capitaine et comme matelot André Collot, graveur bourguignon, complices l’un de l’autre en se défendant de l’être. Mais n’attendez pas un plaidoyer de rescapés endoloris.

Une image de la vie qui danse en souriant d’un pied sur l’autre, le sophisme aux lèvre

Personnellement j’y ai vu plutôt manière de rendre sensible une présence non tragique à la vie où l’absurdité même des situations nous réjouit, non par défi mais par jubilation d’exister, tant finalement ce monde qui n’a pas de sens est beau, dont en mer nous sommes d’humbles élèves. Et en définitive qu’on appareille ou non, qu’on se retrouve aux Casquets (Aurigny) quand on rêvait d’Espagne, nous voilà enchantés de rater notre coup car c’est encore le réussir, c’est encore accéder à une sorte de gratuité dans ce monde qui reste beau, si laid soit-il. « Voyez-vous, Collot, ce qu’il nous faut, c’est quarante-huit heures de bonne rincée fouettante, quelque chose à nous secouer le paletot. – Oui, répondait l’ami en allant s’écraser dans un fauteuil pour allumer sa pipe, oui, vivement qu’on aille souffrir un peu entre La Hève et Barfleur. »

Les longues soirées au comptoir de la Civette à Honfleur, à controverser autour d’une météo aujourd’hui franchement odieuse et qui sait ? demain peut-être sourirait – et qui, le lendemain, n’est pas franchement bonne, mais laisse tout espérer pour après –, ces matinées à discuter avec des marins pêcheurs à qui on ne la fait pas, ces soirées à retourner aux renseignements autour d’un grog ou d’un fromage, tandis que le Matam se balance au bout de ses amarres, puis dodeline et tergiverse à couple d’un chalutier, toutes ces heures expectantes font une image de la vie qui danse en souriant d’un pied sur l’autre, le sophisme aux lèvres.

Et puis le temps de chercher un journal de bord qui reste introuvable, de réparer une drisse en tête de mât sans parvenir à en redescendre, de charger 49 bouteilles de vin et de pester contre l’absence de moteur : voici que du capitaine au matelot l’on convient qu’il est grand temps de franchir les portes du vieux port, destination Santander, ce qui va mener à encaisser durablement les claques éclatantes et sonores d’un coup de vent plus rancunier que moribond, et malgré le saucisson, l’ancre flottante et les calembours, à finir par s’encalminer dans les méduses en baie de Seine.

« – Savez-vous que la méduse est composée pour 99,1 % d’eau de mer ?
– On dirait un scrutin de démocratie populaire. »

C’est au vrai une circonstance propice à disserter surtout de matelotage l’épissoir en main, le verre de rhum dans l’autre, à moins qu’on n’approfondisse le patois de la plaisance, avant d’en arriver à l’hypothèse que celle-ci serait finalement un modèle possible de vie. Quarts à la barre, routine du sommeil, empannages en série, ergotage et controverses sur fond de mauvaise foi, une sorte de traintrain instable se met en place.

Et puis le mauvais temps menace encore et choit avec une belle force. Deux jours à la cape, inhumé dans la cabine, sans plus connaître ni heure, ni jour ni même l’année. « Tant que nous ne prenons pas le jour pour la nuit, nous tenons le bon bout ». Il est vrai qu’avec pour toute montre de bord une toquante achetée aux Puces de Bicêtre, sept heures du soir sont comme sept heures du matin. Suivent, la tempête mollissant encore une fois, de nouvelles considérations la bouteille à la main sur les poissons-scies qui rongent les aussières et les crayons qu’il faut avoir en nombre. Jour après jour, rafale sous grain, drisse qui casse, fantôme de cargo dont on s’éloigne à l’aviron, étrange cliquetis dans la soute qui s’avérera le chahut de bouteilles inamicales. On fera finalement route sur Cherbourg, un peu plus proche que Santander. Et d’ailleurs le reste appartient à l’imagination du lecteur, car l’auteur nous annonce ex abrupto que c’est assez et qu’il pose la plume.

Pour retrouver Jacques Perret prenant la mer, un verre de muscadet à la main, on est prié d’ouvrir un autre livre, Le vent dans les voiles (1948) – cette fois, il s’agira de sauver l’honneur d’un ancêtre ayant fui devant l’Anglais en 1697. Et pourtant, Jacques Perret – dont la vie comporta non pas des échecs mais des réorientations, mais des coups de barre vers des directions nouvelles (1931, il revient sans l’or pour lequel il s’était précipité en Guyane, mais fort bien informé sur les Indiens Émerillons ; 1934, une tentative agraire en Loir et Cher n’aboutit à rien, si ce n’est à son premier roman, Roucou) –, Jacques Perret, style et œuvre, ne saurait se résumer à ce très visible penchant à faire servir la langue à la seule dérision. D’autres que moi remettront en lumière cette même verve appliquée à l’actualité, je veux parler des 150 Chroniques d’Aspects de la France, où il est question « du muguet, du Père Noël, de l’art abstrait, des nouveaux bistrots, des Anglais, de la Sécurité sociale, des programmes scolaires, de l’Europe ».

Les femmes étrangement, sont absentes

Mais surtout, dans cette œuvre où les femmes étrangement, sont absentes – alors que Jacques Perret avait accompagné, sur le paquebot Le Cuba, les Miss européennes se rendant aux États-Unis pour le concours de beauté « The International Pageant of Pulchritude », ancêtre du Miss Univers3 –, dans cette œuvre où l’on ne trouve aucune apologie de la virilité, mais qui sent naturellement bon la chambrée et l’air du large, la coursive enfumée et le verre de gin sur la dunette, l’ébriété des mots ne doit pas faire oublier la rectitude des actes. Ni la gausserie de soi-même, à l’occasion des petites choses, faire perdre de vue un sens avéré de la fraternité humaine dans le grand malheur commun. Pour exemple un roman comme Bande à part.

Allons jusqu’au paradoxe, qui est parfois une vraie preuve. Il y va de ce même sens du tragique non tragique de notre présence échouante et renaissante dans le monde que de savoir aussi parfois retenir ses mots. De là vient un certain silence, dont on ne doit pas se départir quand on est – justement – homme de parole. Dans Apostrophes, l’émission de Bernard Pivot, Jacques Perret se tait ; à la fin il lui faut bien parler : « Je suis pour l’alliance du trône et de l’autel » ; ce furent ses seuls propos. La société où nous vivons, si elle a libéré le langage, c’est afin que les derniers principes perdent pied avec nous, qui tentons de les retenir. Face à l’adversité de la nature, contre laquelle on ne peut rien faire, on élève une tour de langage pour ne rien dire ; face à la contrariété des hommes, on s’amarre discrètement à ce qui tient en nous.
Ce n’est pas tant esprit de résistance au temps que respect de la ligne de foi, vertu du marin comme du chrétien4.

 

1. Pol Vandromme, préface de Le vent dans les voiles, Monaco, Le Rocher, 2006.

2. Jean Raspail, Le Figaro Littéraire du 18 décembre 1992.

3. Jacques Perret, Paris-Soir, 14 juin 1928

4. C’est le titre du dernier livre de l’amiral Loïc Finaz, Ligne de foi, éd. L’équateur, 2026.


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