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Politique de la grandeur et grandeur de la politique

Méditation depuis les Antiques avec Hannah Arendt.

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Politique de la grandeur et grandeur de la politique

C’est un truisme que de dire que la politique est devenue un navrant et parfois pitoyable spectacle exhibant les attributs de son impuissance, étalée au grand jour, que sont la vacuité logorrhéique, la performativité verbale, l’agitation sans but, l’amateurisme et, pire que tout, le carriérisme. En 1979, à propos de son poulain Jacques Chirac, qui crut opportun d’éconduire sa conseillère pour divergences politico-stratégiques, au lendemain de l’échec du tout jeune RPR gaulliste, la regrettée Marie-France Garaud, dernière femme politique pourvue d’un esprit aussi acéré que son verbe fut féroce, lançait : « je croyais que Chirac était du marbre dont on fait les statues. En réalité il est de la faïence dont on fait les bidets ». Cette saillie aussi cruelle que cinglante pourrait être, à l’envi, étendue à l’ensemble de la classe politique qui, depuis cinquante ans, (mal)mène le pays à sa perte.

Le marbre dure, tandis que la faïence finit à la longue par se craqueler. Le premier abrite des monuments immémoriaux, quand celle-ci prend place dans les latrines. Celui-là se pare des éclats du passé là où la seconde s’enlise dans la fange de l’instant. La leçon est que toute politique, si elle veut être grande, s’abreuve aux sources reviviscentes de l’histoire. Maurras et Bainville se firent les chantres de cette loi d’airain qui charpente tout le réalisme politique, certes depuis Machiavel, mais surtout depuis Hérodote, Thucydide, Xénophon, Plutarque et Tacite. D’évidence, aucun de ceux qui prétendent diriger le peuple aujourd’hui n’est plus habité, i.e. imprégné jusqu’aux plus secrets replis de son âme, de cette théôria qui ensemence les actions de l’homme et le guide vers le bien suprême autrement appelé « bien commun » de la cité. C’est dire qu’il ne peut y avoir de petites, c’est-à-dire de médiocres, de mesquines, d’insignifiantes politiques, sauf à ce que leurs commissaires fussent eux-mêmes de médiocres et d’insignifiants homoncules.

Si le politique n’est, évidemment, nullement supérieur en dignité aux autres domaines de l’activité humaine, il n’en demeure pas moins que la politique parce qu’elle est – pour paraphraser Sun Tzu, à propos de la guerre – la province de la vie ou de la mort de la cité, doit placer sa praxis au-dessus des contingences domestiques du commun. L’art de la politique, selon Julien Freund, est d’assurer la concorde à l’intérieur comme la sécurité à l’extérieur. Or, tenir ce complexe écheveau de fils et de baguettes suppose de la part des marionnettistes une habileté rare couplée à un génie créateur qui confine au démiurge. Toute politique est démonstration de puissance, non point au service d’une quelconque hubris – qui s’éloignerait d’autant plus du bien commun qu’elle aurait partie liée avec la tyrannie – mais pour garantir à la fois la liberté des nations ainsi que leur gloire. Le « souci politique » de Pierre Boutang consistant à demeurer fidèle à l’héritage des pères en le faisant fructifier – et non en l’aliénant à l’encan entre les mains de l’étranger – se double du souci achilléen de sa réputation.

L’art politique doit veiller à ne pas faire choir la cité de son rang

Le droit canonique, reprenant une institution du droit romain, a consacré la « possession d’état », sorte de preuve établissant l’état civil d’une personne, spécialement son mariage ; parmi ses trois éléments constitutifs, la fama ou renommée – associée aux deux autres que sont le nomen ou nom et le tractatus ou manière de traiter – joue un rôle essentiel : il s’agit du re-nom (ce surcroît de notoriété ajouté au nom de la lignée) de cette personne, soit l’estime qu’on lui accorde voire la gloire ou l’infamie qui l’auréole ou au contraire la déshonore. L’art politique doit veiller à ne pas faire choir la cité de son rang, faute de quoi ses voisins ou ses ennemis, inspirés par le mépris ou la vengeance, la traiteront à l’encan, fondant sur elle comme des prédateurs avides. À l’intérieur, une telle déchéance exposerait le prince à la désobéissance de ses sujets. Sans être principalement une fin en soi, la grandeur est la sûreté politique – à l’instar de la garantie dans la sphère du droit des contrats civils – de l’indépendance de la cité.

À propos de l’action politique du prince, Hannah Arendt estime que celle-ci « ne peut se juger que d’après le critère de la grandeur puisqu’il lui appartient de franchir les bornes communément admises pour atteindre l’extraordinaire où plus rien ne s’applique de ce qui est vrai dans la vie quotidienne parce que tout ce qui existe est unique et sui generis. Thucydide – ou Périclès – savait parfaitement qu’il avait rompu avec les normes de la conduite quotidienne en déclarant que la gloire d’Athènes était d’avoir laissé ’’partout un immortel souvenir de ses actes bons et de ses actes mauvais’’. » Et d’ajouter que « l’art de la politique enseigne aux hommes à produire ce qui est grand et radieux, comme le dit Démocrite ; tant que la polis est là pour inspirer aux hommes l’audace de l’extraordinaire, tout est en sûreté ; si elle périt, tout est perdu. » (Condition de l’homme moderne, 1958 [1961]). Comme à la guerre, le commandement de la cité suppose que les bonnes fées s’inclinant au-dessus du berceau répandent sur le prince les inoxydables vertus d’audace, de bravoure, d’intelligence, de tempérance et de pragmatisme, sans lesquels aucune politique ne saurait valablement fortifier, protéger et pérenniser la cité. Si Carl Schmitt affirmait que la politique, c’est le destin, est-ce parce qu’elle engage au-delà de sa propre personne. L’exemple d’Achille – tout comme celui d’Hector – montre que l’acceptation de ce destin est inséparable de la promesse d’une gloire qui garantit l’immortalité. La charge est serve mais le renom est éternel.

 


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