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Anthropo-théologie de la démocratie, les réflexions de Nicolás Gómez Dávila

Depuis Kant et ses catégories de l’entendement humain, aucun savoir ne saurait être entièrement dépendant du champ commun de l’expérience, la raison éclairante se suffisant à elle-même, ses vérités étant à elles-mêmes leurs propres signes.

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Anthropo-théologie de la démocratie, les réflexions de Nicolás Gómez Dávila

Ainsi figure au nombre de ces convictions inébranlables, qui caractérisent notre époque si sûre d’elle-même, la non moins inoxydable croyance que nos « démocraties », sont devenues les indépassables horizons de nos sociétés (forcément) modernes. Sans elles, rien de possible. Mais le mot, comme un mantra, importe bien moins par son contenu et sa réalité que pour son utilité incantatoire, voire propitiatoire, la seule vertu de son énonciation emportant des eff ets précis résultant d’une mise en scène propédeutique nécessaire au conditionnement des masses. Gouvernants et gouvernés, ou plutôt devrait-on dire plus pertinemment maîtres et esclaves, propagandistes et propagandés, s’échangent une rhétorique, baignent dans une « culture » démocratiques et s’entretiennent mutuellement de ce mirage « eudémocratique » qu’ils déclinent, au choix, sous les termes (a)variés de liberté, égalité, fraternité, laïcité, solidarité, vivre-ensemble, transition écologique, antiracisme, islamophobie, antisémitisme, République, droits de l’homme, féminisme, lutte-contre-les-disciminations, etc. Selon une étude récente parue dans la revue américaine Perspectives on Psychological Science, le vocabulaire français du quotidien se serait appauvri annuellement de quelques 120.000 mots de moins entre 2005 et 2025, avec toutes les irréversibles conséquences intellectuelles, cognitives et relationnelles qu’une telle déperdition engendre. Cela s’ajoute à la baisse tendancielle du niveau d’intelligence mesuré par les tests de QI à laquelle s’adjoint, dans un même élan désespérément niveleur, un étrécissement du champ lexical autant qu’un appauvrissement inquiétant de la langue. Quel rapport avec notre propos ? Il tient dans ce syllogisme : le totalitarisme, parce qu’il est l’antithèse de toute liberté humaine authentique, est un redoutable poison anthropologique. La démocratie est d’essence totalitaire, donc la démocratie est une corruption d’ordre anthropologique – qui affecte profondément le langage.

La démocratie arraisonne le monde

Il faut se tourner vers Nicolás Gómez Dávila (1913-1994), penseur colombien aussi peu lu que méconnu, surnommé le Nietzsche des Andes, pour appréhender les ressorts fondamentaux de ce qui apparaîtrait, de prime abord, comme une hérésie. Le biais individualiste jadis pointé par Tocqueville, s’il reste évidemment pertinent, semble demeurer en-deçà de l’analyse proposée par Gómez Dávila à coup d’aphorismes fulgurants. Ainsi, lorsqu’il affirme que « la démocratie est une religion antropothéiste », a-t-il pris lucidement la mesure du problème. En son temps, mais dans une optique autre et selon un présupposé sensiblement dissymétrique, Louis Rougier avait parlé de « mystique démocratique », comme de cette « religion nouvelle » qui « enseigne l’équivalence de tous les hommes et leur moralité spontanée ». Il nous semble que l’ermite de Bogota va plus loin encore en ce qu’il considère que la doctrine démocratique est « une théologie de l’homme-dieu ». C’est qu’en effet, « l’anthropologie démocratique parle d’un être doté des attributs classiques de Dieu ». Si les hommes se valent, d’après Rougier, c’est parce qu’ils forment une seule et même entité surplombant l’univers, selon Dávila. L’homme n’a pas tué Dieu, mais usurpé son identité : « dans le but d’atteindre sa visée théologique, l’anthropologie démocratique définit l’homme comme volonté ». La volition schopenhauerienne se mue en volonté de puissance démiurgique : « pour que l’homme soit dieu, on est obligé de lui attribuer la volonté comme essence, de reconnaître en la volonté le principe et la matière même de son être ». D’où l’athéisme démocratique, non parce que la démocratie aurait prouvé « l’irréalité de Dieu », mais « parce qu’elle a rigoureusement besoin que Dieu n’existe pas ». La conviction de notre propre divinité est d’ailleurs à ce prix. En outre, en démocratie, point de loi naturelle antérieure commune, mais subjectivité de la valeur qui est « ce que la volonté reconnaît comme sien ». En tant que Dieu, l’univers de l’homme est à sa merci : « la liberté totale de l’homme exige un univers esclave. La souveraineté de la volonté humaine ne peut régner que sur des cadavres de choses ». Avec des accents prophétiques, annonçant Jacques Ellul, il gage que « la réalisation pratique du principe démocratique réclame, enfin, une utilisation frénétique de la technique, et une implacable exploitation industrielle de la planète ». Corde tenue au-dessus de son propre abîme, Homo democraticus ne voit pas que la technique l’asservit ou le met en péril : « un dieu qui forge ses armes dédaigne les mutilations de l’homme ». Tout s’éclaire lorsqu’on comprend que la démocratie, tout à son mouvement messianique, arraisonne le monde. L’histoire de la démocratie « ne présente pas un développement doctrinal, mais une prise de possession progressive du monde ». Comment en sortir ? Par ce « dernier – et exigu – refuge de la liberté humaine » qu’est le rejet de la doctrine démocratique.

 


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