Ainsi, les demi-habiles en littérature répètent doctement que « le style est l’homme même », en expliquant qu’il révèle la nature profonde de celui qui écrit. Ce faisant, ils trahissent Buffon, mais surtout, ils révèlent leur légèreté. En effet, l’écrivain authentique, en artisan accompli, emploie le style qui convient à son projet, ainsi que font les menteurs, car l’écrivain est un menteur, quoiqu’il soit sans vice, puisqu’il annonce qu’il ment en plaçant le mot roman sous le titre de son livre. En voici deux qui illustreront ces remarques.
Commençons par celui de Laure Heinich, Avant la peine (éd. Flammarion), dont le sujet est précisément l’incertitude qui frappe tout ce qu’on dit avec le plus d’assurance. Elle veut nous faire toucher du doigt la difficulté qu’il y a à savoir exactement ce que l’on dit, ce que l’on a dit, et par suite, ce que l’on nous a dit. Il faut préciser que c’est son métier, puisqu’elle est avocate pénaliste. Et c’est là qu’elle illustre joliment mon propos, car le propre d’un avocat est d’abord de parler à la place de son client, donc de prendre un autre style que le sien ; deuxièmement, il doit user d’une éloquence particulière, celle du prétoire, qui est artificielle, donc impersonnelle. Enfin, Laure Heinich a choisi de narrer son histoire dans un style qui n’est ni le sien ni celui de ses personnages, mais un style froid, méticuleux, précis, fabriqué pour agir comme un mécanisme implacable, un style qui tente de donner l’illusion d’une vie saisie telle quelle, alors qu’il s’agit d’une invention permanente, d’une façon d’entrer dans la conscience des gens sans user d’aucune effraction, mais avec une empathie qu’il faut, sans crainte du paradoxe, nommer chirurgicale.
Laure Heinich met ainsi en scène toute l’hommerie qui nous gouverne
Vous vous demandez alors ce qu’elle a bien pu raconter. Voilà : deux médecins urgentistes forment une équipe d’excellence ; ils ont fait leurs études ensemble, ils sont tous les deux mariés ; Gilles vient d’être nommé chef de service, Rebecca pense qu’elle aurait dû l’être à sa place. Ils sauvent ensemble un homme de la mort, puis vont récupérer dans la salle de repos ; ils sont seuls ; Gilles pense soudain que Rebecca lui fait une vague avance, il esquisse un geste malheureux, elle se fâche, l’envoie promener, lui répond qu’il n’est qu’un « connard » lorsqu’il s’excuse. Gilles comprend que la situation lui échappe, le raconte à sa femme, Florence, laquelle, fine mouche avertie du mauvais temps qu’il fait, lui conseille de prendre un avocat, au cas probable où Rebecca, poussée par l’esprit du moment, porterait plainte. L’auteur nous invite peu à peu à comprendre que les protagonistes n’agissent plus librement, mais selon les influences qui les mènent obscurément, comme des automates. C’est ce qu’attendait la machine infernale – qu’on appelait autrefois le destin, ou mieux, les dieux – pour enclencher un ensemble de mouvements que plus personne ne contrôlera. On va suivre les pensées, les émotions de l’une et de l’autre en parallèle, le poids des amis, des supérieurs, des policiers, des avocats, toute la machinerie des procédures sous la pression de l’opinion, de la psychologie de chacun, très finement suggérées. Le sujet n’est pas le procès ni la condamnation éventuelle du suspect, mais ce qui se passe au moment de l’acte délictueux, puis s’enchaîne dans le cœur et la tête des protagonistes, sous la pression bienveillante et terriblement intrusive des proches de toutes catégories, chacun étant mécanisé par son caractère, son histoire, son entourage. Laure Heinich met ainsi en scène toute l’hommerie qui nous gouverne, construisant une tragédie à bas bruit, sans mort, sans destin à l’antique, rien que la machine poussant ses engrenages, alimentée par notre sottise, ou notre impuissance, ce qui revient au même.
L’auteur en profite pour nous mettre sous les yeux un écorché de notre société, laquelle transforme toute relation en un piège monté par l’ahurissement, la fausse morale, l’absence de pensée autonome, tout cela constituant de véritables infections, qui ont contaminé la justice, l’hôpital, mais aussi le journalisme, et encore les relations amicales, sentimentales, professionnelles, bref toute la société, qui ne fonctionne plus que par réflexes pavloviens, aussi rudimentaires que ceux qui font saliver les chiens. Jamais débordée, en parfaite maîtresse du jeu, l’auteur varie les styles au gré des occasions, elle fait parler chacun dans son jargon contaminé, bref elle nous offre une occasion de réfléchir à ce que les hommes sont, des totons à ressort qui se croient des phares, et souffrent affreusement de la crainte sourde et permanente d’être poursuivis et condamnés, car si on a trouvé le moyen de transformer les bipèdes en pantins, on ne leur a pas ôté les nerfs, qu’on s’ingénie au contraire à mettre à vif.
Le roman de Claude Alain Arnaud, Monsieur Mouche (éd. Le Dilettante), est moins cruellement clinique, grâce à une variété de styles désinvoltes, qui, en faisant tournoyer les derviches que l’auteur fait monter sur le théâtre du monde, ont l’avantage de nous faire rire des situations les plus pénibles. Monsieur Mouche est professeur de lettres, chahuté par punition de sa gentillesse. À travers lui, on va découvrir le calvaire qu’est le métier pour les âmes sensibles, non que les élèves seraient tous des fripouilles, mais parce que le monde a toujours été dur, qu’autrefois on l’enseignait en annonçant qu’il faudrait se battre contre lui, alors qu’aujourd’hui on rabâche les imbécilités rousseauistes, on fabrique des pleutres, et on leur ordonne de maîtriser des gamins qui, pour la plupart, n’ont jamais été corrigés pour leurs bêtises, donc sont restés à l’état de sauvages, parfois tendrement mignons.
Il n’y a pas que l’enseignement qui est infecté, toute la société est malade, ce que révèlent les voisins – bien choisis – de ce malheureux. L’un est une brute qui bat sa femme et terrorise ses enfants, l’autre, un abruti qui martyrise les tympans du voisinage en ruinant des musiques à la mode, certes bruyantes par nature, mais qu’il rend cataclysmiques ; quant au troisième, c’est le connard ordinaire, toujours à l’affût de ce que font ceux qui ont la malchance d’être ses prochains afin d’essayer de voir comment il pourra aggraver leurs chagrins en usant d’une serviabilité de sangsue. Entre son lotissement et son lycée, Mouche a le choix entre deux enfers, pavés des meilleures intentions. Comme toujours dans ces cas-là, les malheurs de Mouche ont commencé dès l’enfance, qu’il a vainement tenté de fuir en fuguant, tentative dont la narration est une merveille de style tranquille. Et cette anecdote délicieuse nous fait entrer dans la nature véritable de ce faux roman, qui est en vérité un conte de fées, mais avec des fées qui sont de vieilles folles ricanantes, lesquelles se délectent à faire des farces macabres aux polichinelles de l’espèce de Mouche, qu’elles protègent néanmoins de cette manière, tout imprégnée d’un humour très britannique.
Les farces auront des allures si étonnantes qu’elles auront le pouvoir de vous étonner
La première de ces farces fut de faire mourir ses deux géniteurs dans un accident de baignade héroïquement lamentable, sans doute pour les punir de n’avoir pas voulu emmener leur rejeton en vacances à la mer. Mais ça ne s’arrêtera pas là, vous l’avez deviné. Seulement, vous devinez aussi que je ne peux pas vous raconter toutes les farces qui vont suivre, et qui auront des allures si étonnantes qu’elles auront vraiment le pouvoir de vous étonner, comme elles étonnent le héros. Mathieu Mouche est un excellent professeur de lettres selon l’appréciation d’un inspecteur vieillot ; hélas ! ni l’un ni l’autre n’ont compris qu’il ne s’agissait plus d’enseigner de belles choses, mais seulement de faire du patronage d’intérêt citoyen. En conséquence, le pauvre Mathieu barbote, et court grand risque de se noyer ; néanmoins, les fées lui permettent de se procurer quelques bonheurs, éphémères puisque humains, mais suffisamment réjouissants pour lui donner le sursaut nécessaire à prolonger sa vie minable au-delà des chagrins qui le prennent quand arrivent les vacances. Car les vacances ont un effet désastreux sur la gent professorale, qui n’est pas habituée à vivre sans cadres ni cages.
D’autres profitent aussi des chances qu’offrent les fées, ainsi en va-t-il de la voisine, des policiers, des élèves, et même des rugbymen reconvertis en surveillants. Et si les professeurs ne parviennent plus à enseigner grand-chose à des galopins dépourvus de toute sensibilité, il arrive que les escaliers et les mouchoirs en papier donnent, comme par magie, d’excellentes leçons, sinon de littérature, au moins d’art de vivre. Il faut reconnaître que demander à des modestes comme Mouche de faire partager à des butors l’amour qu’ils portent au style de Flaubert, c’est vraiment se moquer du monde. Au moins, Claude Alain Arnaud ne se moque-t-il pas de son lecteur, auquel il donne des occasions variées de s’amuser, en modulant son style au gré de ses inspirations, qui sont à la fois fines et loufoques.
Avant la peine, Laure Heinich, Flammarion, 2026, 240 p., 20 €.
Monsieur Mouche, Claude Alain Arnaud, Le Dilettante, 2025, 128 p., 15 €.
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