Civilisation
Arts germaniques
En 2019, Isabelle Dubois-Brinkmann lance le programme REPEG : Répertoire des peintures germaniques dans les collections françaises (1370-1550). « Germaniques » ?
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Il y a en ce moment à Paris deux tableaux qui se répondent sans que le rapprochement soit trop forcé. D’un côté La Vierge au buisson des roses (1473) de Martin Schongauer, venue de Colmar et au Louvre, de l’autre L’Extase de sainte Marie-Madeleine (circa 1660), venue des Amériques, par Luca Giordano.
Je mélange ici deux expositions qui ont des mérites très différents : celle sur Schongauer rassemble des pièces exceptionnelles et montre, avec un grand choix d’œuvres d’autres artistes, comment les gravures et peintures de Schongauer sont vite devenues des modèles copiés : traquer un ange (celui du Baptême du Christ, c. 1470, tenant les vêtements du Christ) ou un démon (un poisson épineux à trompe, brandissant un gourdin, celui du célébrissime Saint Antoine tenté par les démons, copié par Michel-Ange lui-même) au hasard des vitraux, peintures et sculptures, est un jeu fascinant, surtout après avoir contemplé, dans la première partie, la Vierge débarrassée de son cadre ou la merveilleuse Incrédulité de saint Thomas, lumineux, éclatants, où l’or signale à l’arrière-plan le monde transfiguré du paradis, à la fois proche et étranger au premier plan, celui où nous nous situons, spectateurs.
L’autre exposition, « Splendeurs du baroque », au musée Jacquemart-André, rassemble des peintures espagnoles (mais pas seulement) avec des tableaux surprenants, comme Marie-Louise d’Orléans, reine d’Espagne, en chapelle ardente, de Sebastian Muñoz (1689), voire baroques à tous les sens du terme comme les Noces de Cana, de Nicolas de Correa, peinture à l’huile incrustée de nacre irisée (technique importée du Japon) d’un effet tout à la fois somptueux et bizarre – à nos yeux de sages Européens. « Martin Schongauer, le bel immortel » est une vraie exposition monographique, explorant influences antérieures, œuvre complet et influences postérieures, « Splendeurs du baroque » est une succession de morceaux choisis pour nous faire rêver aux milliers d’œuvres qui n’ont pas traversé l’Atlantique.
Évidemment, entre le baroque hispanique et le jeune homme de Colmar, il y a un abîme dans les formes : l’incroyable précision de Schongauer, qui supporte de gigantesques agrandissements, son vocabulaire pictural à la fois inventif et normé, n’ont rien à voir avec les sujets de cour des rois d’Espagne, la touche du Greco ou les œuvres assez naïves de l’école de Cuzco, où les entrelacs d’or (or tiré du lac Titicaca) qui décorent les vêtements paraissent se situer sur un plan distinct, comme une grille à l’avant-plan.
Revenons à nos deux toiles, puisque je les rapproche, et que je les rapproche bien sûr au nom du lien évident qui unit les deux expositions, la foi catholique. Dans la première, La Vierge au buisson des roses, haute de deux mètres, quasi-grandeur nature, la Vierge pensive et grave tient l’Enfant souriant qui observe tous les petits oiseaux posés sur le buisson de rose grimpant aux espaliers qui ferment le jardin où ils se trouvent tous deux. Robe rouge et rose aux plis savants et caractéristiques de Schongauer, précision maniaque des feuillages et des bestioles, et tout au fond ce bel aplat d’or, juste de l’autre côté des roses, barrière charmante et épineuse ; ce ciel doré, c’est le paradis, en tout cas sa manifestation, juste à portée de main… nonobstant ces épines, préfiguration de la Passion. Si la Vierge détourne son regard de l’Enfant absorbé par les oiseaux qui volettent et chantent, si elle regarde on ne sait quoi, un peu absente, de l’autre côté, c’est sans doute qu’elle se rappelle les paroles du vieillard Syméon : « Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction – et toi, ton âme sera traversée d’un glaive. » (Luc 2).
Sainte Marie-Madeleine, elle, emportée en extase par des chérubins grassouillets, tourne son visage vers le ciel. La toile fait plus de deux mètres. Elle aussi cheveux dénoués, vêtue d’une ample robe rose qui dessine une diagonale ascendante, elle représente la foi d’après la Résurrection et si sur terre elle se flagelle (un angelot tient le martinet) et gémit sur ses péchés, dans son extase elle voit s’approcher le ciel sans barrière ni épine, et l’angelot inférieur, baroque rapprochement, tient dans ses bras le crâne que la sainte contemple dans sa retraite, l’emportant lui aussi au ciel, comme si c’était le crâne d’Adam, qu’on voit parfois au pied de la croix, lui aussi exalté. Il ne vous reste plus qu’à aller voir les deux tableaux, et tous leurs compagnons, et à imaginer d’autres dialogues.
Illustration : Martin Schongauer, La Vierge au buisson des roses, 1473. Colmar, église des Dominicains © Région Grand Est
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