Mais les amateurs de viandes faisandées, ceux que ne gênent pas les odeurs sui generis, ceux enfin qui bravent tout pour s’aiguiser le regard, ceux-là apprécieront à sa juste valeur La marchande d’oublies (éd. Gallimard), un roman puissant, profond, qui scrute, en compagnie des artistes préraphaélites, symbolistes et décadents, la vie des gens du voyage et du cirque, qui expose les misères de tous poils qu’ils nous donnent de croiser, qui dévoile les monstres déshonorés par les regards abrutis des curieux de baraques, et qui explore par-dessus le marché les labyrinthes de la mémoire, les mystères du corps, de l’amour, du désir, du rêve, tout cela fondu, creusé, ciselé, dressé en majesté par une langue de fournaise.
Pierre Jourde réinvente l’histoire d’une famille de clowns anglais, les Helquin, d’abord glorieux et célèbres, puis misérables. Les clowns, c’est une fenêtre entrebâillée sur le mystère de l’homme, qui aime se donner en spectacle, mais le fait en se déguisant pour emmailloter sa honte, et trouve dans ses exhibitions déshonorantes les sources noires du dégoût de soi-même, lequel peut rendre méchant. Mais aussi, et en même temps, comme dirait notre Auguste président, cela donne de la profondeur, quoique ce soit une profondeur faussée, déréglée, réinventée par le délire, et l’effondrement de soi.
Le texte bascule de chapitre en chapitre entre les deux personnages principaux, Thalia et Alistair, il bascule comme une chaise à bascule, ou un cheval de bois, et dans ce mouvement mécanique, qui n’est pas sans évoquer celui de la navette entre les fils de trame, il tisse une tapisserie historiée. D’une tapisserie, on ne saisit le sens entier que lorsqu’elle est finie ; de même de ce roman, où on ne voit que le mouvement lancé de la navette narrative, qui tisse, et tisse, entrecroise et noue, puis renfile et dénoue, point de croix, point de chaînette, point d’exclamation et point virgule, et clac, et clac ! Même celui qui espère dénouer les fils de ces cerveaux déglingués, le médecin aliéniste Charles, n’en vient pas à bout, lui-même perdant le fil de ses explications, de ses recherches, de ses buts : soigner, comprendre, ou délirer de concert ?
Tout est vrai dans ces aventures rêvées
Dans cette sarabande, on entrevoit des clartés venues des livres du XIXe siècle, dont l’auteur est un fin connaisseur ; car si la mémoire s’effiloche, on la reconstruit avec des morceaux empruntés aux romanciers, aux conteurs, aux poètes. On va même jusqu’à rencontrer des personnages qui viendront plus tard faire leurs numéros dans la Recherche du petit Marcel. On ne sait plus à quelle époque on vit ; on pourrait croiser le Lavengro de Georges Borrow et ses égyptiens ; on monte dans la voiture de Barbey d’Aurevilly, qui traverse des villes endormies dans les nuits brouillassées du Cotentin ; et puis nous voilà vers les landes du Grand Meaulnes, et plus sûrement encore, essoufflé, noyé dans les volutes brumeuses de quelque Ermenonville rêvée. Tantôt à cheval, tantôt en carriole, tantôt dans les premiers trains, assis à côté de fantômes puants, qui vous parlent de leur histoire troublée, à laquelle vous découvrez peu à peu avec terreur que la vôtre se mêle.
Le docteur Charles, qui travailla avec les plus grands à Paris, achète Thalia, une jolie jeune femme en léthargie, à ses frères saltimbanques, qui l’exhibaient dans leurs roulottes. Il la fait sortir de son sommeil, le passé en lambeaux, l’âme en décomposition ; il se découvre amoureux, l’invite à se reconstruire une vie avec lui, des vies, imaginant en sa compagnie tout un lot d’histoires tricotées avec de la littérature et des rêves. Il pense qu’en le réinventant sans cesse, l’amour cessera d’être une énigme ; mais le songe amoureux s’avère un dangereux pari sur la folie, la vengeance et les pulsions morbides qui conduisent en enfer. Alistair, le frère de cette fille, s’est évadé de l’asile de fous où on l’avait enfermé ; il veut revoir sa sœur ; peut-être veut-il plus, va savoir ? Que comprendre à l’âme d’un malade – il le répète au docteur : vous ne comprenez pas, personne ne comprend ! –, au cœur d’un malheureux qui est devenu une brute incontrôlable depuis qu’il a fait une chute au cours d’un numéro acrobatique, et s’est fracturé le crâne. Il est devenu un autre, comme Nerval sombra dans une folie alternative, malgré les soins du docteur Blanche.
Tout est vrai dans ces aventures rêvées, tout est soigneusement documentés dans des archives médicales, des journaux du temps, ou des récits plus ou moins romancés. Pierre Jourde connaît à fond cette époque sur laquelle il travaille depuis toujours, tant et si bien qu’il en est habité, hanté, qu’il ne sait plus, et ne veut plus savoir, ce qui sépare telle histoire de telle autre, telle fiction de telle autre invention, ou délire, ou création – sa création, ses créatures. Car c’est en composant son brouet, en le battant et brouillant qu’on fait œuvre nouvelle. Il plonge avec audace dans un monde sans contours nets, où les châteaux incendiés, abandonnés, les fermes en ruines, les villes crépusculaires et sinistrement banales, les sociétés de bourgeois ennuyés aussi bien que les groupes de brigands plus ou moins déclarés se mêlent dans un chaos lugubre, évoquant avec précision les mondes enténébrés des détraqués de toute espèce, mais aussi, et c’est le plus troublant, les sociétés très platement ordinaires, où néanmoins rien n’est stable, tout est masques, mensonges, dérangements, malentendus et quiproquos. Comme dans Aurélia, le conte fantastique de Gérard de Nerval, il faut incessamment affronter « l’épanchement du songe dans la vie réelle ».
Mais Pierre Jourde traite tout autrement la question de cette perméabilité des mondes en créant deux personnages qui se font face, se servent de miroir, dont l’un est angélique, dont l’autre est passé de l’autre côté du verre argenté, du côté monstrueux, d’où s’ensuivent les assassinats, les disparitions, les méchancetés sans cruauté, les meurtres par bonté, par innocence, en des scènes chargées d’ombres fuligineuses, de glaces fragmentées, gorgées d’ombres, hantées d’éclats lumineux tremblotants.
Un grand livre dont on ne sort pas vraiment
Quelques figures emblématiques imposent leur présence inquiétante, dont Salomé, la mystérieuse ennuyée sadique, vue à travers les œuvres qui l’ont magnifiée, livres ou tableaux, décryptés, animés, névrotiquement ridiculisés. L’art de Pierre Jourde consiste à brasser tout cela sans jamais se perdre vraiment ; le lecteur peut perdre pied parfois, l’auteur jamais, qui le mène par ses phrases comme une marionnette accrochée au bout de ses fils, et qui le fait danser à sa guise, jusqu’à l’énigme finale, déchirante, d’une tendresse bouleversante. Et si cette histoire a commencé dans un train qui s’échappe des lieux vrais pour explorer un monde onirique, c’est que la vie est un voyage au cœur d’un pays inconnu, dont la gare de départ est un retrait perdu, dont l’arrivée n’a jamais vraiment lieu, se tente subrepticement sur une voie de garage, dans un entrecroisement de rails sans direction, dans une espèce de grand hôpital peuplé de médecins et d’argousins, qui ne comprennent pas, à qui on explique en vain qu’on est innocent, que tout est la faute de la petite marchande d’oublies… « N’en mangez pas, messieurs, ça fait mourir ! »
Un grand livre dont on ne sort pas vraiment, dont on ne veut pas abandonner les fantômes, auquel on s’accroche en quête de révélations, d’initiations aux grands secrets théosophiques, cabalistiques, et autres.
Parce que c’est un livre riche en ouvertures sur la naissance de la psychiatrie, sur le cirque tel qu’il fut en ces temps, sur le peuple des amateurs à la Ensor, fascinés par la laideur, la cruauté, le fantastique souillé, qui en redemandent, qui par leur goût malsain et leur complaisance incitent les gens du voyage à toujours inventer plus bas, plus horrible, à singer de façon toujours plus humiliante les folies qui pourrissent dans les vases méphitiques des fonds perdus des hommes.
Un livre sur l’insaisissable pisté dans les sortilèges de l’art, dans les arcanes de la ventriloquie, qui ouvre sur cette magie capable de faire disparaître celle qui chante « dans sa propre voix », ne laissant subsister qu’une fascination « à la lisière du lieu et de l’absence ». Reste la douleur dans un monde déserté, où s’offre cependant la thériaque de quelques livres fascinants, comme la Sylvie de Gérard, une des Filles du feu. « C’est le seul détour de la littérature […] qui permet à la fois de la saisir [cette fascination] et d’en perpétuer le charme, c’est cet étrange pouvoir que semblent détenir certains chanteurs de ne plus être que l’instrument de leur voix, semblables à ces sortes de médiums par lesquels tentent de se glisser dans notre monde les fantômes des douleurs perdues, des mondes évanouis, des sentiments inéprouvés, qui continuaient secrètement à survivre, bien au-dessous du seuil où nous pourrions les percevoir, et auxquels certaines vibrations parviennent seulement à confusément redonner corps et présence. »
Pierre Jourde, La marchande d’oublies, Gallimard, 2025, 656 p., 25 €.

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