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Les luttes sociales pour les loisirs et la consommation, Le regard de Jean Baudrillard

Derrière toute crise de régime se niche une crise du peuple. Le psychodrame national autour de la (énième) « réforme » des retraites démontre que derrière le paravent de la légalité constitutionnelle, la confiance populaire se fissure au point d’affecter durablement la légitimité gouvernementale.

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Les luttes sociales pour les loisirs et la consommation, Le regard de Jean Baudrillard

Cependant, au-delà de la seule écume médiatique, forcément trompeuse, doit-on voir dans cette convulsion pseudo-révolutionnaire qui agite le pays un symptôme autrement plus sérieux qui dévoile l’actuelle condition du monde moderne. Nos peuples ataraxiques, fatigués d’eux-mêmes, privés d’horizons, asséchés spirituellement, ne seraient donc plus capables de se lever pour défendre la nation, cet essentiel de toute éternité n’évoquant plus qu’un ennuyeux roman, et ils auraient perdu jusqu’au sentiment patriotique (hormis le temps d’une compétition sportive internationale) mais parviendraient, néanmoins, à s’extirper péniblement de leur trop confortable sofa pour défendre ce dérisoire à courte vue que serait leur sacro-saint « régime de retraite ». Cette insignifiance de l’immédiateté ne peut se comprendre – sous peine de graves malentendus – qu’à l’enseigne d’une anthropologie particulière, celle de l’eudémonisme. Jean Baudrillard (1929-2007) écrivait que « le bonheur […], c’est la référence absolue de la société de consommation : c’est proprement, ajoutait-il, l’équivalent du salut » (La Société de consommation, 1970). Évidemment, ce bonheur n’a rien de proprement spirituel ou métaphysique – encore que la quête sans fin ni freins de l’avoir ait été érigée en nouvelle mystique, une sorte de néo-transcendance mystificatrice – puisque, nous dit encore le sociologue, il s’incarne dans le mythe de l’Égalité : « Toute la virulence politique et sociologique dont ce mythe est chargé depuis la Révolution industrielle et les Révolutions du XIXe s’est transférée sur le Bonheur ». Mais, une fois encore, il serait trop simple de ne concevoir cette égalité en majuscule que sous l’angle de la seule arithmétique des conditions légales et politiques. La société de consommation repose, en réalité, sur le culte de la mesure différentielle qui pourrait se résumer par la formule publicitaire « choisissez une croisière VIP “all inclusive” » ; « il faut que le Bonheur soit mesurable. Il faut que ce soit du bien-être mesurable par des objets et des signes », Baudrillard précisant que cette commensurabilité doit aider les consommateurs à se singulariser entre eux, « différents tous ensemble, de tel autre groupe ». Idiots utiles d’un système capitaliste qui les broie en accentuant davantage le rapport léonin de domination, les consommateurs-citoyens ont perdu de vue les revendications spécifiquement politiques inhérentes au combat pour l’égalité – tel que la nuit du « 4 août » a pu en constituer le mythe mobilisateur – pour ne plus se concentrer que sur son aspect économique, domestique et égoïste : « le principe démocratique est transféré alors d’une égalité réelle, des capacités, des responsabilités, des chances sociales, du bonheur (au sens plein du terme) à une égalité devant l’Objet et autres signes évidents de la réussite sociale et du bonheur ».

Le temps de loisir est un temps « contraint » de consommation

La démocratie politique s’est dégradée en « démocratie du temps libre » et des loisirs ; Tocqueville avait parfaitement prophétisé cette propension à l’oisiveté des sociétés démocratiques en entrevoyant « une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme » (De la démocratie en Amérique, 1835-1840). La démocratie a consacré l’avènement d’une véritable « classe de loisir », pour parler comme Thorstein Veblen (1857-1929) qui avait justement remarqué cette ostentation consumériste comme moteur de la vie économique – Baudrillard ayant bien montré que « le problème fondamental du capitalisme contemporain [réside dans] la contradiction entre une productivité virtuellement illimitée […] et la nécessité d’écouler les produits ». Dans une société de croissance et d’attractions, le loisir, « ne se caractérise pas par des activités créatrices » mais par « des activités régressives, d’un type antérieur aux formes modernes de travail (bricolage, artisanat, collection, pêche à la ligne ». La classe néo-bourgeoise actuellement dans la rue veut fuir le travail considéré – à juste titre – comme aliénant pour plus de loisirs – autant aliénants –, tout en restant aveugle au fait que le temps de loisir est un temps « contraint » de consommation, « parenthèse “évasive” dans le cycle de production ». Les manifestations sont d’autant plus virulentes qu’elles traduisent, en creux, une frustration sociale née d’un trop-plein d’abondance qui suscite à son tour une angoisse existentielle : à la violence de type révolutionnaire s’est substituée une violence d’un désir jamais comblé. Cette violence n’a plus rien d’héroïque, de « sorélienne » ; elle est sans objet, puisqu’elle ne vise qu’à l’expression d’une béatitude perpétuellement insatisfaite, cette insatisfaction générant une violence qui tourne d’autant plus à vide qu’elle se cherche un abcès de fixation se dérobant systématiquement à son emprise. Cette violence éclate partout, en tous lieux et d’innombrables manières (suicides, homicides, déprédations, agressions, agressivités [lire « incivilités »], etc.) dont les manifestations physiologiques ne sont pas les moindres (dépressions, « burn-out », stress, neurasthénie…). La « grève générale » théorisée par le syndicalisme révolutionnaire de Georges Sorel voulait transformer le prolétariat en classe de producteurs, là où la société de l’hébétude le consume dans le néant du matérialisme. On mesure le progrès des luttes sociales…

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