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LES APPRENTIS-SORCIERS

Chute du « pare-feu » contre l’AfD. La crise ukrainienne, une fuite en avant. Berlin ne croit plus en Paris. L’engrenage des provocations. Un point faible, Kaliningrad. Le cas des Allemands expulsés en 1945. Un retour à l’Allemagne ? Le système européen peut-être bouleversé.

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LES APPRENTIS-SORCIERS

L’Allemagne a connu un choc le 7 octobre : le président de la Diète de Saxe-Anhalt a été élu non seulement avec les voix de son parti, l’AfD, et celles des nationalistes de gauche de l’Alliance Sarah Wagenknecht (ce qui n’était pas certain au départ) mais en outre avec quatre voix provenant probablement des Chrétiens-démocrates, ce que personne n’imaginait. Le fameux « pare-feu » contre l’AfD est de toute évidence tombé.
D’autre part, les médias allemands prennent conscience du fait qu’en France le RN et LFI ont beaucoup progressé, et que la victoire de l’un ou de l’autre le 2 mai 2027 ne peut être exclue (voir la très caractéristique Frankfurter Allgemeine Zeitung du 11 octobre).
Le fait évident que le mécontentement des électorats dans les deux pays a des causes souvent convergentes (problèmes liés à l’immigration, prix de l’énergie, peu de désir de la part des opinions de se frotter à la Russie) et qu’une reconstruction de la relation franco-allemande pourrait trouver là des bases d’accord, ne frappe pas les dirigeants allemands actuels, qui se bunkérisent.
Et qui, comme les nôtres, pratiquent la fuite en avant dans la crise ukrainienne, d’une façon qui correspond sans doute à des inquiétudes réelles mais qui en même temps donnent l’impression d’une tentative de reprise en mains de l’opinion en invoquant le danger russe.
Certes il est nécessaire que les Européens se renforcent, pas seulement face à la Russie mais aussi vers la Méditerranée et le Sud. Mais sans manipulations politiques et en s’entendant en profondeur. Or, malgré les discours, Berlin ne croit plus en Paris et le char franco-allemand, après le chasseur franco-allemand, vient de tomber à la trappe.
Le chancelier Merz se tourne en revanche vers le Premier ministre britannique, qui de son côté veut se rapprocher de l’Union européenne et se préparerait à poser la question d’un retour dans l’UE aux Britanniques, par un nouveau référendum, excipant d’une ingérence russe lors de celui de 2016. Friedrich Merz et Andy Burnham viennent de signer un traité d’amitié et d’annoncer une audacieuse collaboration en matière d’armements. On ne peut pas savoir encore si tout cela débouchera réellement, l’affaire de l’ancien chef du service secret allemand, Hanning, récemment arrêté, inquiète beaucoup les milieux britanniques. Et plus profondément, la Grande-Bretagne est en crise.
Ceci dit les Polonais et les Baltes dénoncent de plus en plus fortement la « guerre hybride » dont ils accusent la Russie. L’OTAN annonce le 12 octobre, par la voix du général américain qui commande les forces de l’OTAN en Europe, des plans de guerre (certes défensifs) en cas d’attaque russe. Bien entendu, le président Trump cherche plutôt en ce moment à mettre le président russe dans son jeu, et Moscou a très clairement déclaré, et encore tout récemment, que toute action militaire occidentale provoquerait des réactions drastiques, y compris militaires.
Seulement on n’est jamais à l’abri d’un engrenage de provocations et d’erreurs d’appréciation dans les régions baltes, nourri aussi par la nervosité des pays concernés et de nombreux cercles atlantistes (think tanks, etc.). Or cet engrenage concernerait aussi l’ensemble des pays de l’UE et de l’OTAN, via les clauses d’alliance que comportent les traités fondant ces organismes.

Le poids des Allemands expulsés

Et d’autre part la Russie connaît un point faible stratégique, l’enclave de Kaliningrad, coincée entre la Lituanie et la Pologne, et à laquelle la Russie ne peut accéder directement que par la Baltique, accès de plus en plus compromis depuis que, en 2024, la Suède et la Finlande ont rejoint l’OTAN. C’est l’une des grandes faiblesses de la stratégie de Poutine, beaucoup moins habile que Staline en 1945, alors que l’enclave abrite un commandement maritime pour la Baltique et des moyens militaires russes, y compris nucléaires, importants.
Or on peut imaginer que l’enclave de Kaliningrad, l’ancienne Koenigsberg, ne devienne un enjeu en soi, en dehors même des aspects militaires. Certes, les Russes ont encore déclaré tout récemment qu’ils la défendraient par tous les moyens, mais la situation d’isolement que j’ai rappelée pourrait ne laisser à Moscou que le recours à des moyens extrêmes, malgré tout problématiques. On est donc obligé d’analyser la situation de l’enclave de manière approfondie (en 1990, certains conseillers de Gorbatchev lui conseillaient, paraît-il, de la rétrocéder à la RFA, d’après le Spiegel du 21 mai 2010). Toute une série d’accords avec l’Union européenne garantissent les transports vers la Russie (via la Biélorussie) à travers la Lituanie et la Pologne, mais ils supposent le maintien d’une situation relativement stable, et on s’en éloigne de plus en plus.
Mais le fait nouveau, c’est l’importance que prend l’AfD en Allemagne, bien au-delà de ce que l’on imaginait il n’y a pas si longtemps. Or le parti représente largement aujourd’hui les associations d’Allemands expulsés d’Europe orientale, de Prusse et de Silésie en 1945 (douze millions, dont deux millions morts durant les évacuations). Ces associations ont joué un grand rôle politique en RFA, qui a évidemment diminué avec le temps mais qui n’a pas disparu et qui pourrait être réactivé dans les transformations en profondeur qui guettent le système parlementaire allemand. Rien à voir avec les Français rapatriés d’Afrique du Nord, qui se font largement oublier : ces populations étaient installées depuis le Moyen-Âge, elles gardent leurs souvenirs et leur culture régionale propre, j’ai eu l’occasion de m’en rendre compte lors de colloques ou de conférences.
Le grand-père de Madame Weidel elle-même, présidente de l’AfD, avait été expulsé de Silésie en 1945. Madame Erika Steinbach, née en 1943 en Pologne alors occupée par l’Allemagne, a été député CDU de Francfort de 1990 à 2017 et présidente de l’Association fédérale des expulsés de 1998 à 2014. Elle a joué un rôle considérable, souvent avec le député et essayiste socialiste Peter Glotz, pour maintenir la mémoire des expulsions, dans un contexte politique et sentimental plus large qu’on ne le sait en France. Or, fort critique de la politique d’immigration d’Angela Merkel, elle est passée à l’AfD en 2022. Cette femme intelligente, dynamique et cultivée, au réseau de relations très étendu, est très représentative de la nébuleuse que j’essaie de décrire.

Imaginons qu’à la suite d’une grave crise Moscou se retrouve incapable de ravitailler ou d’administrer l’Oblast de Kaliningrad, que l’enclave se retrouve donc en quelque sorte en déshérence, que pourrait-il se passer ? (Les Tchèques y pensent : Koenigsberg a été fondé en 1255 par le roi de Bohême Ottokar II Přemysl, fait-on valoir à Prague !). On imagine bien que des voix se feraient immédiatement entendre pour plaider le retour à l’Allemagne.
Certes, les accords « 2 plus 4 » de 1990 rétablissant l’unité– allemande ont spécifié que les frontières du pays ne sont pas seulement « inviolables », mais « intangibles » : elles ne peuvent être modifiées, même par la négociation, ce qui est une exception en Droit international. Mais que vaudrait cette clause, lors d’un bouleversement du système européen et avec un gouvernement allemand éventuellement très différent de ce que l’on a connu depuis 1949 ?
Ajoutons à cela que depuis quelques jours la presse s’émeut de cartes apparues sur un site proche de l’AfD, révisant largement les frontières allemandes dans un sens pangermaniste (Marianne, le 8 octobre). Reprendront-ils l’Alsace-Lorraine, se demandent certains ? La direction de l’AfD vient de faire retirer cette carte, et il faut éviter de tomber dans la paranoïa.
Ceci dit, la prolongation de la crise ukrainienne et de ses conséquences de toute nature a mis en route une mécanique potentiellement très dangereuse, étant donné ce que sont l’Europe et son histoire. Sans tomber dans l’hystérie, on recommanderait aux acteurs la plus grande prudence (et aux Français d’étudier leurs voisins allemands aussi soigneusement qu’eux-mêmes nous étudient).

 

Illustration : Un uhlan du 12e régiment de uhlans lituaniens d’Insterburg, de l’Armée impériale allemande, attend le printemps à Tcherniakhovsk, à l’est de Kaliningrad.

 


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