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Ce qui s’est effondré en décembre 1991

Trente ans après la chute, tout à la satisfaction de sa disparition, on ne s’est pas assez interrogé sur les conditions de cette chute et la postérité du défunt système soviétique.

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Ce qui s’est effondré en décembre 1991

L’URSS rendit longtemps un hommage à Lénine comme fondateur du communisme soviétique. En réalité, rien n’est moins sûr. Lénine était un putschiste qui sut prendre le pouvoir avec une poignée de bolcheviques, il demeura toujours imprécis sur sa conception du socialisme économique : vaste union de producteurs, prise au tas des richesses, à chacun selon ses besoins, les soviets plus l’électricité, tout cela constitue une somme de slogans aussi vagues qu’irréels, qui, au lendemain du coup d’État d’octobre 17, ne trouva pratiquement aucun commencement de réalisation, hormis l’appropriation collective des moyens de production. Quant aux soviets d’usine, leur impuissance manifesta rapidement qu’ils contribuaient un peu plus à raréfier l’offre des biens industriels déjà compromise par la guerre et la révolution. Aussi bien une telle situation renforça-t-elle la nécessité d’un pouvoir centralisé au bénéfice du parti, y compris sur le plan économique puisque le marché ne pouvait plus assurer la régulation de l’activité. Ce fut en réalité l’échec de la première autogestion et la naissance des commissaires politiques. La première révolte ouvrière ne devait pas tarder, ce fut Kronstadt, en 1921, férocement réprimée par Trotski et Toukhatchevski ; la première mais pas la dernière : toute l’histoire de l’Union soviétique est émaillée de révoltes populaires (et de tentatives de réformes après la répression). Soit la révolte du peuple contre ceux qui s’en réclament.

Staline véritable fondateur de l’URSS

C’est donc bien à Staline que revient le « mérite » d’avoir fait, par le fer, entrer le socialisme dans la réalité productive. Le moyen en fut le plan (1er octobre 1928), substitut au marché (au sens où c’est lui qui prétend faire se rencontrer l’offre et la demande) mais aussi matrice de la nouvelle classe (la future nomenklatura, l’oligarchie économico-politique). Cela à partir de sa prise de pouvoir progressive après la mort de Lénine et l’élimination des vieux bolcheviques. L’industrialisation se fit par le génocide. Il fallait en effet accumuler du capital qui faisait défaut pour investir, ce fut sur le dos des paysans qu’il fut accumulé, les koulaks et koulakisants (podkoulachniks) en payèrent le prix et les Ukrainiens le payèrent d’une famine organisée, qui fit des millions de morts, l’Holodomor. L’organisateur en fut Lazare Kaganovitch, mort dans son bel appartement moscovite à 97 ans !

Le modèle soviétique qui s’effondre en décembre 1991 est donc resté largement celui de son fondateur. La déstalinisation est un mythe sur le plan socio-économique et lorsque Gorbatchev prétend le réformer, il ne fait pas autre chose que firent ses prédécesseurs : tenter de remédier à la lourdeur bureaucratique et aux pénuries chroniques par des réformes économiques sans cesse renouvelées et l’échec non moins renouvelé de leurs tentatives. Mais l’introduction d’une dose, si petite soit-elle, de marché dans le système ne l’améliore pas, elle le tue, et les oligarques s’arrêtent toujours avant cette mort voyant bien qu’ils y risquent leur pouvoir, sauf Gorbatchev. Menacée par l’effondrement économique, l’URSS allait à sa perte lorsque Gorbatchev devient le 11 mars 1984, à 54 ans, le plus jeune secrétaire général que le PC soviétique ait connu depuis Staline.

40 ans de réformes avortées

Les réformes économiques ont été le cheval de bataille de tous les dirigeants soviétiques lorsqu’ils arrivent au pouvoir. Aussi bien Lénine après la révolte de Kronstadt avait-il accepté la NEP, soit réinjecter un peu de marché dans une économie exsangue.

Khrouchtchev voulut aussi la réforme après le fameux XXe congrès (1956). On se tromperait lourdement en imaginant que celui-ci voulait la démocratie, souvenons-nous de Budapest ! Sur le plan économique, le système de planification stalinienne correspondait à un certain stade de développement historique : peu de capitalistes, un pays ruiné par la guerre et la révolution, une classe d’entrepreneurs anéantie. L’éphémère ébauche de déconcentration par les conseils économiques régionaux, les sovnarkhozes, qui devaient se substituer aux ministères techniques de Moscou, consacra l’échec d’une idée très répandue selon laquelle la déconcentration géographique constitue une solution à l’excès de centralisation politique. Cette politique fut un échec et un des prétextes, pour ses adversaires, pour limoger Khrouchtchev. De même nous paraît être l’échec de la trop fameuse réforme Libermann. À partir de 1965, Kossyguine, président du conseil des ministres, apparaît comme le champion de la réforme à l’Occident qui, béatement, semble y croire. À l’Ouest, on cultive secrètement l’idée que le communisme devrait réussir. Libermann publie un article dans la Pravda, « Plan, profit, prime » ; dans son discours du 27 septembre 1965, toujours cette idée qu’un peu de logique marchande peut sauver le système, mais le système de pouvoir (politburo, nomenklatura, KGB), pour se sauver, la rejette. Leonid Brejnev, secrétaire général du parti puis chef de l’État (en 1977), se chargera de ce rejet, on n’entendra plus parler de Libermann et Kossyguine est écarté. Un décret publié par la Pravda, le 29 juillet 79, consacra l’aveu de l’échec de la réforme de 65. Brejnev, devenu chef de l’État, continuera néanmoins de vouloir la quadrature du cercle, la réforme économique sans toucher au pouvoir oligarchique du parti.

Ainsi tout se passe comme si l’URSS continuait d’avancer par l’extensivité sans parvenir au stade de l’abondance et des modifications sociales qu’elle entraîne. Le taux de croissance décline dès la fin des années 70, elle se montre incapable d’aller vers les techniques numériques et informatiques, qui assureront le triomphe du modèle économique du XXIe siècle. Les gérontocrates qui succédèrent à Brejnev au début des années 80 n’y changèrent rien, et le goulag de continuer tandis que les dissidents sont persécutés. L’un d’entre eux, l’académicien Sakharov, prédisait au pays un sort de puissance de troisième ordre.
Gorbatchev se devait de changer pour que rien ne change dans un système congénitalement monolithique. Il va, au départ, agir à la marge, comme en témoigne ses premiers discours : alcoolisme, chute de la natalité slave, baisse de l’espérance de vie, mortalité infantile. 

Gorbatchev, la réforme comme occasion de chute.

Pour Gorbatchev, il s’agit de mettre fin à la stagnation (zastoi) sans déchaîner des forces que le parti serait incapable de maîtriser, il s’agit de donner aux populations du pays l’impression qu’elles participent plus directement à la conduite de leur destin. Comme ses prédécesseurs, il a un conseiller privilégié, Abel Aganbeguian, qui fait paraître un livre, Perestroïka, le double défi soviétique. Économiste réputé libéral, cet Arménien d’origine reconnaît dans ce bref ouvrage que les pénuries sont dues à l’absence de lien entre le producteur et l’utilisateur. Ce qui est vrai mais généralement rendu impossible par le plan et la classe oligarchique qui le pilote. Mais il ne répond pas à la question « perestroïka et glasnost doivent-elles conduire à l’économie de marché ? ». C’est Gorbatchev qui y répond (discours de Khabarovsk juillet 1986) : « Nous devons chercher la réponse aux questions posées non pas hors des limites du socialisme mais dans le cadre de notre système ». Tout est dit, il admet qu’il faut rendre moins illégale l’économie parallèle (là où règne le marché libre) et le ministre Gladki, rapporteur du projet de loi sur le travail individuel (entendre clandestin), évalue à plusieurs centaines de milliers les travailleurs de l’économie parallèle. Mais la stagnation guette l’empire, il perd sa force dans les aventures extérieures (Afghanistan) et la course aux armements. 

L’introduction d’une dose de marché tue le système soviétique.

Brejnev lui-même l’avouait : « On se demandait comment améliorer les choses sans rien changer, cela n’existe pas camarade ! » On prête à Gorbatchev un plan de liquidation de l’héritage soviétique aidé en cela par des officines occidentales et surtout américaines, mais la chose, quoique possible n’a jamais pu être établie clairement. Il faut donc retenir l’hypothèse simple qu’ayant entrepris quelques réformes, il avait atteint un point de non-retour tel que, désormais, l’empire créé par Staline ne pouvait plus se survivre. Contrairement à ses prédécesseurs, il n’avait pas su ou pas voulu arrêter la réforme avant qu’elle ne fasse s’effondrer le modèle établi par son fondateur. On peut cesser d’être communiste, on peut difficilement changer sa façon de l’être, ce qui explique, en passant, la fidélité inconditionnelle du PCF.

Communisme de marché ?

Les hommes de pouvoir ont toujours voulu faire le bonheur de ceux qu’ils gouvernent même contre leur gré. Le mythe de Procuste reste prédominant, on coupera des jambes derechef au banquet de l’Utopie. Les Néocons, souvent trotskystes d’origine, pourront aussi affirmer que l’erreur majeure de Staline aura été d’imposer le socialisme dans un seul pays, l’Internationale sera… mondialiste ! Avec la chute de l’URSS, Fukuyama a proclamé la fin de l’histoire et les libéraux se sont convaincus que le bonheur de l’humanité résidait désormais dans sa dévolution au marché, et l’on a cru que la démocratie avait triomphé de la barbarie communiste, on a pu croire un moment à cette illusion réputée « démocratique », le marché et la démocratie allant de pair. Alors qu’aujourd’hui, tandis que le modèle occidental est lui aussi entré en agonie et que les peuples sont en conflit avec le système, l’alliance n’est plus si évidente. Aujourd’hui, la mondialisation reproduit les caractères inquiétants d’un totalitarisme qui se dissimule sous la lancinante question des biens matériels et de leur abondance, celle-là même qui fit chuter l’URSS. On a cru naïvement qu’elle était la clef du bonheur consumériste des peuples, puisque grosso modo elle est toujours affirmée et même diffusée aux pays émergents. Mais le prurit totalitaire est toujours là, il vient aussi d’une nomenklatura qui n’est pas soviétique mais produit un mode de captation du pouvoir, sous apparence technicienne, et une censure privée aussi sournoise que celle de la Pravda. Tout cela dans une logique despotique, qui travaille contre les communautés organiques et les nations, un techno-pouvoir, plus puissant que les États mais tout aussi envahissant que l’était l’État soviétique, le goulag en moins. Quant à la financiarisation de la mondialisation, considérée comme de bonne logique économique, elle a donné naissance à des monstres financiers comme BlackRock, maître de la Fed et véritable dispensateur d’une monnaie devenue artificielle par le quantitative easing comme l’était le rouble en URSS, sans lien aucun avec la réalité de la production. On peut déplorer la domination du dollar mais la solution en cours pour son remplacement, si elle n’est pas impérialiste, est tout aussi totalitaire. Bref un communisme de marché et un contrôle social par le numérique dont le modèle le plus abouti est probablement la Chine, désormais prototype de la société de demain. Les « lendemains qui chantent » se chanteront-ils en mandarin ?

 

Illustration : Alexis Kossyguine réaffirme, dans la déclaration de Bratislava, en août 1968, la fidélité inébranlable de l’URSS au marxisme-léninisme et à l’internationalisme prolétarien et déclare une lutte implacable contre l’idéologie bourgeoise et toutes les forces antisocialistes.

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