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Une ligue, pour quoi faire ? L’Action française (1905-1936)

L’Action française, mouvement intellectuel, réunit rapidement des dizaines de milliers de sympathisants et de militants. Que faire de ces forces vives ? Comment les organiser, les diriger, les mettre en mouvement ? Le coup de force est-il possible ? Une étude détaillée des tensions au sein du mouvement phare des années 1900-1930.

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Une ligue, pour quoi faire ? L’Action française (1905-1936)

On a beaucoup étudié l’Action française (AF), moins sans doute sa structure partisane, la ligue d’Action française, créée en 1905 et dissoute en 1936. Il est vrai que les sources sont difficiles à trouver, et Anne-Catherine Schmidt-Trimborn, pour cet ouvrage qui vient d’être publié, issu d’un travail de thèse, a dû dépouiller le quotidien L’Action française d’abord, qui rendait compte des diverses activités militantes, mais aussi des rapports de police et d’autres archives. Le résultat est aussi riche qu’éclairant.

Quand elle voit le jour en 1899, l’AF se pose la question de savoir comment agir en politique. Or ses promoteurs ne sont ni des militants politiques, ni des monarchistes de tradition. Venus de l’idéal nationaliste à la solution monarchique par la réflexion intellectuelle, ils ont tendance à privilégier la diffusion des idées, et leur première création est une revue, en 1899, à laquelle s’ajoutent, quelques années plus tard, et symboliquement presque en même temps, la ligue (1905) et l’Institut d’Action française (1906). 

Dans ce cadre, la ligue vise au début essentiellement à faire connaître ces débats intellectuels en province, concurrente alors des anciens comités royalistes, mais plus intellectuelle, plus jeune et plus diverse socialement. Elle se veut un instrument politique sans doute : les ligueurs ne signent-ils pas l’engagement de « s’associer à l’œuvre de restauration monarchique » et de « la servir par tous les moyens » – une formule qui fleure bon le coup de force contre la Gueuse ; ce ne sera qu’après la Première Guerre mondiale, quand il s’agira de participer aux combats électoraux de 1919 et 1924, que l’on ajoutera « même légaux ». Mais la ligue restera toujours un instrument politique secondaire dans l’esprit des dirigeants de l’AF, et l’auteur rappelle ainsi qu’il n’y a aucune entrée au mot ligue dans le Dictionnaire politique et critique de Maurras.

Diversité sociale des ligueurs

Diverses structures sont en fait imbriquées : entre l’Institut, la ligue et le comité directeur de l’AF, même les rapports de police s’y perdent, et plus encore quand, dans une volonté de décentralisation logique avec les principes maurrassiens, les sections locales disposent d’une réelle indépendance. En 1908, la création du quotidien L’Action française conduit en sus à celle des « camelots du roi », ce groupe de militants ayant pour obligation de vendre le journal au moins deux fois par mois. La ligue s’organise un peu mieux, avec les zones de propagande en 1911, les commissaires d’Action française en 1912, coordinateurs des actions militantes, sans compter les ajouts ultérieurs, comme l’association Marius Plateau qui rassemblera les anciens combattants d’AF, les associations de dames royalistes et autres encore… 

L’AF dispose ainsi rapidement d’une vraie force militante, qui a l’avantage, par rapport à d’autres, d’être plutôt bien répartie sur le territoire, mais où le débat intellectuel reste prioritaire, comme aussi les enjeux financiers : militer à l’AF, c’est avant tout étudier la pensée de Maurras… et vendre le quotidien. Si la saignée de la Grande Guerre affecte l’AF, elle retrouve rapidement sa puissance militante après la victoire, mais moins peut-être ses financements, d’où la question récurrente de la vente du journal et les appels à contribution, et ce d’autant plus qu’un nouveau support censé contrebalancer le poids des grandes revues littéraires et politiques de l’époque, La Revue universelle, est fondé en 1920. 

Notre auteur étudie de manière détaillée l’implantation de la ligue, à Paris comme dans le reste de la France, avec ses spécificités régionales : l’appui des industriels catholiques du Nord, de l’aristocratie foncière catholique dans l’Ouest et le Sud-Ouest, la réussite lyonnaise en Rhône-Alpes. Partout, l’originalité du mouvement réside dans la diversité sociale des ligueurs : les cadres de la ligue font souvent partie des professions libérales (journalistes, avocats, médecins), les ligueurs des classes moyenne ou populaire (employés, commerçants, ouvriers). En 1926, la condamnation pontificale de certaines œuvres de Maurras comme du quotidien lui porte un coup réel, au moment où les concurrences de nouvelles formations ligueuses commencent à se faire sentir. Mais entre les deux-guerres, le chiffre de 50 000 ligueurs – dont au moins 8 000 dans la région parisienne – semble vraisemblable, ce qui fait de la ligue d’Action française, avec les Jeunesses Patriotes, le seul véritable concurrent des Croix-de-Feu. 

Comment rassembler ?

Anne-Catherine Schmidt-Trimborn suit aussi les axes de propagande du mouvement et ses cibles privilégiées : en 1908 la jeunesse, en 1909 le monde ouvrier, après 1919 le monde agricole, puis enfin, dans les années 30, les élites sociales. Loin des thèmes des anciens comités royalistes, l’AF d’avant 1914, volontiers antilibérale, se rapproche de Georges Sorel et des siens, ou crée le cercle Proudhon, sous l’impulsion de Georges Valois et d’Henri Lagrange. Les réseaux de la ligue sont bien sûr utilisés, mais sans grand succès, lors des élections de 1919 et 1924, même si l’élection de Léon Daudet en 1919 camoufle un petit peu cet échec – mais s’agissait-il bien d’avoir des élus, ou de se servir des élections pour diffuser les thèmes monarchistes ? 

Comment profiter justement des « moments politiques » pour rassembler ? On note dès l’origine ce « syndrome de Dreyfus » qui habite les nationalistes du tournant du siècle : en 1906, Maurras semble persuadé que les Français vont se révolter devant l’arrêt de la Cour de cassation du 12 juillet, sans se rendre compte que, pour l’opinion publique, la page est tournée. Et quand l’antisémitisme, qui ne disparaît jamais, revient en force après-guerre, son changement de forme dans la première moitié du XXe siècle, outre-Rhin, mais pas seulement, rend inaudible le discours maurrassien sur ce sujet. Quant aux petites crises parisiennes et estudiantines, comme l’affaire Thalamas, du nom de ce professeur d’histoire qui avait critiqué Jeanne d’Arc, très médiatisées, elles n’ont guère de retentissement national. S’agit-il de rassembler les catholiques ? Après les critiques maurrassiennes du Sillon, et un vrai rapprochement avec l’Église au moment des inventaires, la condamnation de 1926 déjà évoquée bloque les choses. De rassembler les monarchistes ? Les relations avec la Maison de France seront bien ambiguës. De dénoncer le péril allemand ? Ce sera un discours utile, mais dont l’AF ne tirera pas les fruits électoraux attendus après-guerre. 

Dès 1910, certains camelots considèrent que Maurras parle beaucoup de coup de force sans être prêt à en engager un.

Quid alors, pour rassembler les troupes et en attirer d’autres, de cette guerre à mort affichée contre la République ? Dès 1910, certains camelots considèrent que Maurras parle beaucoup de coup de force sans être prêt à en engager un. C’est toute la question de la radicalité politique d’un mouvement qui va plus être victime (assassinat de Marius Plateau en janvier 1923, d’Ernest Berger en 1925) qu’agresseur (un mort communiste lors d’une attaque d’une réunion d’AF en 1934). L’AF avait promis de rendre mort pour mort si elle était attaquée, il n’en sera rien, sa violence restant essentiellement déclamatoire et polémique – le meilleur exemple en étant la lettre ouverte de Maurras au ministre de l’Intérieur Abraham Schrameck publiée dans L’Action française du 9 juin 1925. Pour le reste, on est toujours quelque part entre le chahut estudiantin et la farce – comme lorsque Léon Daudet s’évade de prison le 25 juin 1927. Dès que certains ligueurs s’agitent un peu plus, dans l’espérance du grand soir ou du petit matin, ils sont aussitôt retenus par les dirigeants… au grand dam de certains d’entre eux, ce qui expliquera certaines scissions, comme celle de 1930 qui donnera naissance à la Cagoule.

Non, décidément, l’AF n’est pas un parti révolutionnaire, pas même quand sa ligue participe aux émeutes causées par les scandales politico-financiers qui éclaboussent la Troisième République et que la foule gronde aux abords du Palais-Bourbon. Quand Maxime Real del Sarte retrouve Charles Maurras au siège du journal, au soir du 6 février 34, pour lui rendre compte de la situation et lui demander quoi faire, on lui explique que la priorité absolue est… l’édition du journal du lendemain. Pas vraiment de complot ici. Quant aux violences contre Léon Blum lors des funérailles de Jacques Bainville, le 13 janvier 36 – attribuables, en sus, à des éléments scissionnistes –, qui vont immédiatement entraîner la dissolution de la ligue, des camelots, et des étudiants d’Action française, elles ne furent qu’un prétexte.

Jamais proposer de projet précis

Notre auteur replace aussi la ligue dans ses rapports avec les autres formations de droite. Avec le Faisceau de Georges Valois, ennemi d’autant plus irréductible que né d’une dissidence, avec cette fois des affrontements physiques. Malgré la condamnation pontificale ou les scissions, cependant, la ligue d’AF conserve toute sa place, que ce soit face aux Jeunesses patriotes ou même aux Croix-de-Feu. Il lui restera d’ailleurs, par la diffusion des thèses maurrassiennes comme par la fixation – cyclique – d’une partie de la jeunesse, d’avoir sans doute contribué, avec d’autres, à empêcher la naissance d’un véritable fascisme français.

Alors, ligue ou parti ? Pour Anne-Catherine Schmidt-Trimborn, « la ligue d’Action française n’a pas été qu’une simple organisation politique, elle a pris la forme d’une nébuleuse aux nombreuses ramifications. L’amalgame récurrent entre ligueur, camelot et commissaire est la preuve de cette complexité. » Voilà qui ne va pas dans le sens de la coordination d’activistes, même si, « au fil des années, la ligue d’AF est effectivement devenue un embryon de parti politique ». Mais embryon seulement, faute d’avoir su trouver un mode d’action. « Il y a – note notre auteur – un décalage de plus en plus remarquable au fil des années entre les ambitions des dirigeants et les aspirations des militants et c’est ce qui explique l’incapacité de l’AF à se transformer en parti politique au sens propre du terme. » 

On peut tirer de cela, pour conclure, quelques leçons sur l’action en politique. On aura beaucoup insisté à l’AF sur l’instruction des militants, sur le développement et la diffusion du quotidien, sur les conférences ; on aura beaucoup cru qu’il suffisait de « délivrer les cerveaux » des « chimères fatales » pour que tout change et que s’éveille le pays réel. Mais parallèlement, pour maintenir l’énergie des ligueurs autant que pour être dans l’air du temps, les dirigeants y parlent de violence politique, de coup de force, de renversement de la République… sans jamais proposer de projet précis, ni même trouver un axe à la fois fort et moderne derrière lequel rassembler leurs troupes et au-delà. Double erreur : ayant finalement échoué à garder les révolutionnaires, qui n’y croyaient plus devant la faiblesse des réalisations, la violence théâtrale affichée dans les discours écarta du mouvement certains vieux royalistes, une part des catholiques, et une autre des anciens combattants. « Avoir raison » est certainement une force, mais, en politique, la raison n’est rien si l’on ne sait pas mettre les forces en mouvement. 

 

 Anne-Catherine Schmidt-Trimborn, La ligue d’Action française, (1905-1936). Organisation, lieux et pratiques militantes. Peter Lang, 2022, 272 p., 48,15 €.

 

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