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(Re)découvrir Charles le Chauve

Les carolingiens restent maltraités par l’histoire : on passe trop facilement de Charlemagne à Hugues Capet. Mais cette dynastie a aussi bien connu des effondrements que des renouveaux. La renovatio imperii que voulait porter Charlemagne a aussi été le fait de ses successeurs. Charles le Chauve sera même loué comme un nouveau Constantin.

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(Re)découvrir Charles le Chauve

C’est le mérite de Laurent Theis, spécialiste de plusieurs souverains du Haut Moyen-Âge que de nous donner une biographie d’un empereur méconnu, oint à plusieurs reprises, et dont l’héritage a marqué la France.

Le règne de Charles le Chauve commence en réalité dès celui de Louis le Pieux, qui continua celui de son père Charlemagne. Bien avant de disparaître, Louis le Pieux procède au partage anticipé de ses titres et possessions. Au lieu de parler de divisio, il faut voir l’idée d’une ordinatio : l’unité de l’empire est affirmée, mais il faut l’organiser. Mais cette perspective d’unité n’empêcha pas un conflit entre Louis le Pieux et ses fils. En 823, l’empereur eut un enfant avec sa nouvelle femme : Charles. Il devait survivre à ses frères, non sans des rapports tumultueux, poursuivis à la génération suivante. En 869, le roi de ce qui est la Francia occidentalis devient aussi roi de Lorraine, succédant à son frère Lothaire. D’abord roi, Charles finira empereur. En 877, il meurt peu de temps après avoir été loué par le Pape Jean VIII.

Un royaume secoué par les invasions

Charles devra combattre tout au long de son règne, même si quelquefois il y eut des accalmies. Il est ainsi vainqueur à Fontenoy en 841, mais vaincu à Andernach en 876. Il doit affronter les Bretons à l’Ouest. Mais à la différence de son ancêtre Charles Martel, Charles le Chauve a des relations pacifiques avec le monde arabe et musulman. Les carolingiens sont même les alliés des Abbassides contre les Omeyyades. Mais des envahisseurs perturberont le royaume avec leurs incursions répétées : les Normands. Les comtes, évêques et abbés sont même priés de verser de lourdes sommes. Charles le Chauve demande ainsi ces prélèvements que des clercs vont déplorer. Hincmar de Reims dénoncera même ce royaume où « depuis plusieurs années, on ne se défend pas » mais où l’on préfère payer. Mais sur ce point, Laurent Theis dément la lâcheté du souverain : Charles le Chauve s’est aussi adapté à une situation d’abandon des grands du royaume. Plus d’une fois il a cherché à galvaniser et à mener les combats contre les Normands au nom du bien commun qu’il a en tête. Il organise la défense avec la mise en place de garnisons et de fortifications, la construction de ces dernières étant une prérogative royale. Les abbayes deviennent des places fortes. Le succès est parfois au rendez-vous : Charles vaincra les Normands en 856 et en 873. Certains Normands arrivent même à composition avec le roi : en 862, Weland traite avec Charles. Il se convertira ensuite ; les prémices de l’assimilation des Normands sont bien posées sous Charles. Un autre nom devait s’illustrer pour donner à une famille un certain prestige : Robert le Fort, l’arrière-grand-père d’Hugues Capet, qui battit les Normands en 865 et en 866, même s’il paya de sa personne. Les robertiens préfigurent ainsi les capétiens. 

Charles, ce roi qui aimait les livres

Autre aspect de la personnalité de Charles : son grand amour des livres. Au-delà des hyperboles de certains chroniqueurs et des témoins, Charles a aussi été attaché à la lecture et à l’étude et à la méditation des livres sacrés, comme le saluera Hincmar de Reims. Charles aime disserter sur tel passage de l’Écriture. Il commande aussi des ouvrages et des récits à ses proches. Une cinquantaine d’ouvrages lui ont été dédiés comme cette Vie de saint Germain d’Auxerre due au moine Heiric. Ce dernier, dans son long Prologue salue le transfert de la science d’Athènes en France : « la Grèce gémit d’être abandonnée par les siens, et de voir que ses fameux privilèges sont transférés dans nos régions. » Cette translation rappelle cette renaissance qui, au fond, anticipe la Renaissance. La Francie occidentale pouvait renouer avec l’éclat de l’Antiquité : Rome et Athènes continuées par Paris.

« Fils dévoué de l’Église et protecteur » (Loup de Ferrières)

Charles est avant tout un homme de foi. Il prend au sérieux son baptême et n’hésite pas à s’intéresser à la vie de l’Église. Il participe à des conciles et à des synodes. On estime que Charles a convoqué une cinquantaine de conciles, voire davantage. Comme son grand-père Charlemagne, il fait office d’« évêque du dehors ». Il s’implique sérieusement dans la vie de l’Église et a pour contemporaines les grandes figures de l’épiscopat carolingien, Hincmar de Reims ou Jonas d’Orléans. Charles se méfie de l’hérésie, il tente de combattre les thèses de Gottschalk sur la prédestination, mais la solution théologique est mi-figue, mi-raisin. À Tusey, dans la Meuse, un concile essaye de concilier la prédestination et le libre-arbitre. Autre aspect intéressant de cet ouvrage : des reproductions de Charles le Chauve trônant ou en majesté, généralement publiées dans des sacramentaires. Le souverain est surplombé d’une main qui est celle de Dieu : le roi est bien son élu. Mais cette protection divine reste discrète : on ne voit pas Dieu et Charles reste un homme à part entière. Le royaume carolingien et son souverain ne constituent pas une théocratie. Charles tire bien sa légitimité de Dieu, mais il n’est pas pour autant divin. Des illustrations bienvenues pour décrire ce que la monarchie a vraiment été dans son rapport à la foi.

Un partage qui fit date : Verdun et la naissance de la Francia occidentalis

Charles va incarner le morcellement du règne carolingien et la fin d’un rêve d’unité. On retient le partage de Verdun en 843 entre Charles et ses deux frères. Mais il reste un acte aux conséquences capitales. Car s’il ne doit pas être survalorisé, Laurent Theis souligne « qu’il s’est néanmoins passé là quelque chose d’important ». À Charles, les territoires situés à l’Ouest de l’Escaut, de la Meuse, de la Saône et du Rhône ; à Lothaire, les territoires entre Liège et Aix-la-Chapelle ; à Louis le Germanique, les territoires allant de Francfort à Worms. Charles sera ainsi entre Laon et Paris. Mais si Verdun « n’a nullement mis en cause l’unité fondamentale du royaume des Francs », écrit Laurent Theis, « les grandes lignes de ce partage » ont bel et bien préfiguré « le royaume occidental ». La partie occidentale (pars occidentalis) s’ancrera dans les esprits : ainsi, quelques siècles plus tard, Philippe le Bel écrira au Pape pour souligner ce partage délimitant le royaume de l’empire. Verdun a bien été un précédent qui a fait date. Établi dans une zone identifiable, le royaume de France était aussi dans les cœurs. Presque douze siècles après, nous restons tributaires – et même redevables – du partage de Verdun. Autant que le baptême de Clovis, il a permis à la France moderne de se constituer. On saura gré à Laurent Theis d’avoir remis à l’honneur une figure ignorée, en partie caricaturée, mais dont le règne a constitué un moment important dans l’histoire de notre pays. L’odyssée carolingienne devait poser les jalons dont les capétiens devaient bénéficier.

 

Laurent Theis, Charles le Chauve. L’empire des Francs, Gallimard, 2021, 272 p., 21€.

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