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Le couple franco-allemand a-t-il jamais existé ?

L’Allemagne doit sa prospérité actuelle aux États-Unis d’abord, à son instrumentalisation de l’Union européenne ensuite, à l’aveuglement ou à l’impuissance des chefs d’État français enfin.

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Le couple franco-allemand a-t-il jamais existé ?

(AP Photo/Francois Walschaerts)/XVM134/26043370739390//2602121121

L’expression ne date pas de De Gaulle non plus que d’Adenauer, quoique l’un et l’autre apparaissent comme les initiateurs de la réconciliation franco-allemande. De Gaulle resta toujours en retrait : on se souvient de la politique de la chaise vide. Le souci principal de la France, pendant cette crise, consistait en l’extension du vote majoritaire au Conseil des ministres (1965/1966). Ce fut sous Giscard et son ami Helmut Schmidt que l’expression fit florès et l’on se souvient de l’image de Mitterrand et Kohl se tenant par la main le 22 septembre 1984 devant un catafalque placé à l’entrée de l’ossuaire de Douaumont. Mais ces images sont trompeuses, elles produisent du mythe. La France et l’Allemagne ne se sont jamais fait la même idée de la construction européenne. Pour l’Allemagne, il s’agissait, inconsciemment ou consciemment, de recouvrer par le biais économique la puissance perdue, fut-ce au détriment de la France. La France, quant à elle, s’est illusionnée, surtout depuis Maastricht, faisant de l’Europe un impératif moral et, pour la gauche française qui avait abandonné le peuple, l’Europe est devenue la première étape de la mondialisation « heureuse ».

La guerre froide, béquille de la renaissance allemande

En 1945 les choses se présentaient mal pour l’Allemagne. La plupart des villes avaient été bombardées et l’approvisionnement en nourriture était un grave problème, surtout pendant le froid hivernal de 1946. C’est Heinrich Böll (prix Nobel en 1972) qui décrit le mieux la déchéance du peuple dans Les enfants des morts (1954). Les gens vivaient dans les ruines des maisons, mais les capacités de production industrielles étaient loin d’être toutes détruites. Le plan Morgenthau fut mis en chantier, du nom d’Henri Morgenthau, ancien secrétaire au Trésor de Franklin Roosevelt, l’homme qui voulut « pastoraliser » l’Allemagne. Il visait une désindustrialisation complète de l’Allemagne et sa transformation en espace agricole connut un commencement de réalisation de 1945 à 1947. Pendant deux ans, les États-Unis pillèrent les brevets allemands et ce fut pire en Allemagne de l’Est, où les usines furent démantelées et expédiées en URSS à très grande échelle. Le démantèlement a également eu lieu dans les zones occidentales, mais pas dans les mêmes proportions. Dans le cadre du plan Morgenthau, il était prévu de démanteler 1500 usines afin de réduire les niveaux de production d’environ 50% par rapport au niveau industriel de 1938.

Oublier Nuremberg

Mais avec la guerre froide les choses changèrent. Le secrétaire d’État américain George Marshall, dans un discours prononcé à Harvard le 5 juin 1947, proposa à tous les pays d’Europe une assistance économique et financière, le fameux plan Marshall. Désormais l’ennemi était l’URSS. Le 22 septembre 1947, suivant la doctrine Jdanov, le Kominform fut créé en riposte au plan américain. En Allemagne on parle du miracle de l’après-guerre (Wirtschaftswunder). Les raisons de cette reprise ont été le plan Marshall et un autre facteur important, la réforme monétaire, défendue par Edward Tenenbaum, fils d’immigré allemand, qui promut une réforme made in USA par Joseph Dodge, président de la Detroit Bank and Trust Co. Les Américains avaient même déjà choisi le nom de Deutsche Mark et imprimé depuis l’automne 1947, aux États-Unis, les nouvelles coupures – elles ressemblaient à des dollars ! La réforme monétaire s’appuyait sur le concept de Soziale Marktwirtschaft, économie sociale de marché, aujourd’hui défunte, popularisé par Ludwig Erhard, directeur de l’économie dans les zones d’occupation occidentales, futur ministre du chancelier Adenauer. L’Allemagne reçut 1,4 milliard de dollars sur quatre ans (pour l’ensemble de l’Europe : 13,3 milliards de dollars, soit 173 milliards de dollars d’aujourd’hui). Dès lors, oublié le procès de Nuremberg, les anciens nazis ayant échappé à la justice rentrèrent en grâce ; l’exemple le plus flagrant est Walter Hallstein, officier instructeur du nazisme ayant servi Hitler sous l’uniforme national-socialiste et… premier président de la Commission européenne de 1958 à 1967. Il avait rédigé, en 1938, le projet « Das neue Europa » (la nouvelle Europe) pour le chancelier Adolf Hitler.

Le traité de l’Élysée, un malentendu durable

Le 22 janvier 1963, le chancelier allemand Konrad Adenauer et le général De Gaulle signèrent à Paris le traité de l’Élysée qui renforçait la coopération franco-allemande dans les domaines de la défense, de l’économie et de la culture et prévoyait des consultations entre les deux partenaires. Les analystes de l’époque comparaient Charles de Gaulle à l’empereur Charlemagne, le vassal Adenauer rendant hommage à son puissant seigneur doté de l’arme nucléaire. Mais les apparences sont trompeuses. En effet, le 15 juin 1963 le Bundestag de la RFA ratifia le traité de l’Élysée… en y ajoutant un préambule qui mit De Gaulle en fureur. Ce document introduisait explicitement les mots et les concepts mêmes que de Gaulle avait voulu écarter. Entre autres une « étroite association entre l’Europe et les États-Unis d’Amérique » et une « défense commune dans le cadre de l’Alliance de l’Atlantique nord » : « horrible chapeau » que ce préambule, selon De Gaulle. Il s’exclama : « les politiciens allemands ont peur de ne pas s’aplatir suffisamment devant les Anglo-Saxons ! Ils se conduisent comme des cochons ! Ils mériteraient que nous dénoncions le traité et que nous fassions un renversement d’alliance en nous entendant avec les Russes. » Ses commentaires trouvent aujourd’hui un écho singulier, et si les politiciens allemands s’aplatirent en effet devant la puissance américaine, ils firent le contraire en Europe et c’est plutôt la France qui s’aplatira.

Bilan contemporain : Deutschland über alles ?

Bien entendu la réunification allemande a joué un rôle décisif dans les relations franco-allemandes, l’Allemagne réunifiée affirmant désormais sa volonté de puissance. Deux points importants, entre autres, posent problème : l’industrie de défense et l’énergie.

Le SCAF (Système de combat aérien du futur) est la démonstration, dans le domaine militaire, que rien ne peut se faire sans une souveraineté identifiée et affirmée – et celle de l’Europe est inexistante. La décision politique concernant la poursuite du programme, attendue fin 2025, a encore été reportée. Face aux tensions entre industriels français et allemands, Airbus (passé sous contrôle allemand) se dit prêt à développer seul son propre avion de combat, quitte à revoir en profondeur l’architecture du programme. En fait, entre la France et l’Allemagne, les besoins opérationnels divergent : la première exige un avion capable d’opérer depuis un porte-avions et de porter l’arme nucléaire, la seconde souhaite privilégier un appareil orienté vers la défense aérienne. Qui ne voit que, dans cette affaire, c’est le nucléaire français qui pose une fois encore problème à l’Allemagne ? Mais qu’à cela ne tienne, le président Français multiplie depuis plusieurs mois les signaux. En mars dernier, il avait déjà proposé d’« ouvrir un débat stratégique » sur l’éventuelle extension de la dissuasion nucléaire française à d’autres pays européens ; dans la foulée il parlait de céder le siège de la France à l’ONU à l’Europe et donc, indirectement, à l’Allemagne, achevant ainsi de liquider le peu de souveraineté qu’il nous restait encore. Lors de la conférence de Munich en février 2026, on a parlé de remplacer la dissuasion américaine par la française ; malgré le zèle impatient de Macron, la chose n’est pas faite.

L’Allemagne a affaibli la France sur la question de l’énergie

Vaincue en 1945 et divisée jusqu’en 1990, nous avons cru que l’Allemagne ne jouerait plus de rôle majeur sur le continent européen. Or aujourd’hui c’est elle qui domine l’Europe. En utilisant le levier de l’énergie et du développement durable, l’Allemagne a affaibli la France. Christian Harbulot, directeur de l’École de guerre économique, vient de publier une étude remarquable intitulée Comment l’Allemagne tente d’affaiblir durablement la France sur la question de l’énergie. Il est vrai que les homoncules politiques qui ont gouverné la France depuis 15 ans se sont aveuglés sur la question. Le prix à payer pour la France a été très élevé tant sur le plan économique que géopolitique.

On voit bien que les institutions européennes sont devenues l’instrument de la volonté de puissance de l’Allemagne, la figure d’Ursula von der Leyen n’en étant que la plus visible, mais c’est tout l’État profond allemand qui tendait vers l’application de cette volonté. L’outil par excellence de cette domination est la fameuse transition écologique, qui a consisté à détruire le nucléaire, classé comme une industrie non durable. Heureusement, Bruxelles a officiellement inclus l’atome dans sa taxonomie verte, en 2022 mais trop tard. La volonté de puissance de notre voisin et l’aveuglement obstiné de la France ont conduit à un désastre qui affecte notre économie et notre indépendance.

Divine surprise ?

Mais voici que le vendredi 13 février 2026, Merz a annoncé que l’Allemagne serait sur le point de tourner le dos à l’Energiewende, cette politique de transition écologique qu’elle voulait révolutionnaire et qui l’a poussé à fermer toutes ses centrales nucléaires pour produire son électricité autrement, « une grave erreur stratégique », selon Merz. Ce revirement, s’il en est un, est sans doute aussi le résultat de l’affaiblissement économique de l’Allemagne qui a donc mis en chantier un nouveau réacteur nucléaire – et rien n’interdit de penser qu’elle puisse mettre en œuvre l’arme du même nom dans le contexte géopolitique de l’Europe. Mais en attendant le mal est fait et les consommateurs français en connaissent déjà le prix sur leur facture d’électricité. Quant au couple en question preuve est faite qu’à tout le moins, comme disait Sacha Guitry, il devrait être « une communauté de bien réduite aux aguets ».

 


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