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La force du réel

L’exposition « Soleils noirs » fermait ses portes naguère, à Lens. On a pu y admirer le Gigot de Ribot, peintre notoirement méconnu du XIXe, tableau qu’on retrouve à Caen.

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La force du réel

Un gigot grandeur nature, cadré serré, sans aucun décor sinon, à peine, le plan de la table où il repose. Le fond est sombre et monochrome (ses fonds sombres sont admirables). Ce gigot de 1880 est une nature morte dépouillée, sans anecdote, le peintre ne prétend pas peindre les apprêts d’un repas, il a empoigné le gigot du déjeuner parce qu’il lui plaisait, dans sa masse, ses coloris contrastés, ses matières graisseuses, osseuses, charnues… Voilà le gigot restitué, avec une peinture épaisse, une touche à la fois franche et légère, brossée, généreuse mais pas non plus épaisse, une touche qui restitue la lumière qui éclaire les chairs. Pur plaisir d’une restitution, justement, sans trompe-l’œil illusionniste mais avec cette capacité à faire sentir.

Ribot, qui vivota (car il était pauvre, malade et toujours au bord de la célébrité et de la reconnaissance), est tout entier dans ce tableau, y compris dans ce qu’il représentait pour lui : « Les côtes de bœuf et les gigots que j’ai copiés m’ont appris à trouver la note juste pour la pourpre des lèvres et le bord des yeux fatigués. Leurs graisses jaunâtres ou blanches m’ont donné des tons de peau merveilleux ». Il faut voir ses Trois vieux juifs à la peau usée, ou encore son Saint Sébastien martyr livide, pour comprendre ce que l’étude des carcasses lui a apporté : son pinceau réaliste n’en rajoute pas dans le misérabilisme (Zola, le sot, ne l’aimait pas à cause de ça), il peint le vrai : ses sujets ne bougent pas, soit parce que, prisonniers du grand genre (tableaux d’histoire), ils ne sont pas conscients du peintre, soit parce qu’ils sont étonnés d’avoir été pris comme sujets : alors ils se figent ou le contemplent, un peu réservés, indécis, muets et obligeants.

L’exposition de Caen a choisi non pas de multiplier les variations sur quelques thèmes (Ribot peignit d’innombrables marmitons, par exemple, qui firent un temps son succès) mais de présenter tous les genres que l’artiste aborda (la conquête du grand genre était pour lui autant un désir de réussite qu’un effort esthétique), flanqués de ses modèles assumés, comme Ribera (Ribot est un caravagesque), et de ses contemporains aux recherches identiques, comme Vollon, dont Les Œufs répondent à la Nature morte avec des œufs aux plats de Ribot : simplicité radicale du sujet, absence étudiée de mise en scène avec la suppression du décor, lumière latérale franche, parfait rendu des matières, qu’il s’agisse du visqueux des jaunes ou du grain des terres cuites. Ces vies immobiles n’ont rien du chef-d’œuvre virtuose mais sont pleines d’une incroyable présence. Exactement comme ces femmes immobiles qui suspendent momentanément leur conversation ou leur écoute pour regarder le peintre. Au sermon (v. 1875) représente des Bretonnes sombrement vêtues, le peintre ayant rejeté tout le folklore anecdotique des coiffes et des broderies. Il ne reste que ces visages, surpris, attentifs, bizarrement étagés, émergeant de corps presque fondus les uns dans les autres, presque sur le même plan vertical, cependant que, surgissant de ce continuum sombre des vêtements et de l’ombre de la chapelle, les mains des femmes flottent comme d’étranges nénuphars sur le plan oblique d’un étang virtuel.

Si à l’aise dans le sujet sans sujet, dans la représentation grandeur nature de ce qu’il voit devant lui, potiron, gigot, vieil homme ou corps inanimé, Ribot convainc moins lorsqu’il essaie de faire genre, avec des musiciens faussement XVIIe ou des espagnolades forcées. Mais il excelle à dépouiller les sujets classiques. Son Saint Vincent (de Saragosse) est étendu à terre, là où les bourreaux ont abandonné le corps, cadré serré. Un corps si vivement éclairé que toute la scène en paraît obscurcie. Son Bon Samaritain sans Samaritain a tous les mérites de son Saint Vincent, avec cette jolie invention des personnages au fond à droite : brigands qui s’éloignent ou bon Samaritain en train d’arriver ? Le sujet est d’abord ce corps, qu’aucune charité n’a encore ranimé. Dans une autre version, le Samaritain soigne le blessé inconscient. On dirait un chauffeur routier ayant ramassé un clochard. Il est tout entier dans l’instant de sa charité active. L’intense lumière qui tombe sur les corps dénudés est un effet, certes, mais cette manière de désigner ce qui compte, l’homme souffrant, ce moment paroxystique d’humanité, a tout d’une prière à la simplicité redoutable : « Nous voici, Seigneur, selon les heures accablés ou miséricordieux. Donne-nous le secours de nos frères ».

Ribot n’est pas un grand maître, mais son contraint amour ascétique de l’obscurité l’a emmené, au-delà du réalisme, à une vérité humaine, naturelle, qui transcende tous ses sujets, même les plus prosaïques.

Théodule Ribot. Une délicieuse obscurité.Caen, musée des Beaux-Arts, jusqu’au 2 octobre 2022. L’exposition a aussi été présentée à Marseille et Toulouse.

Illustration : Mère et Fille, Glasgow, the Burrell collection.

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