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Derrière le putsch d’Alger, le souvenir douloureux de l’Indochine

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Derrière le putsch d’Alger, le souvenir douloureux de l’Indochine

Voici, présentées par Bernard Zeller, les pièces du procès d’Hélie Denoix de Saint Marc devant le Haut Tribunal militaire, le 5 juin 1961. Un document qui n’est pas livré brut : on relèvera d’abord la remarquable introduction d’Olivier Dard ; ensuite la richesse des notices biographiques données pour chacun des protagonistes ; enfin l’excellente idée d’y avoir joint le décret du 27 avril 1961 instituant cette juridiction, mais aussi la séance de la même date dans laquelle le Conseil constitutionnel donne son avis. On y voit en effet les doutes de ceux qui craignent une juridiction d’exception trop « maniable » par le pouvoir, sans possibilité de recours en cassation et sans qu’il y ait de précisions sur les infractions commises.
Un beau travail, donc, et cette relecture permet de dégager la question du sens de cette aventure. On sait tout d’Hélie Denoix de Saint Marc, commandant en second le 1er régiment étranger de parachutistes qui allait engager cette unité dans le putsch d’Alger du 22 avril 1961. On sait sa participation à la Résistance, son arrestation et sa déportation à Buchenwald, puis ses faits d’armes dans les parachutistes de la Légion étrangère, où il servira en Indochine puis en Algérie. Mais le procès permet d’affiner le portrait. Il n’entra ainsi dans le putsch des généraux que parce que le général Challe, sous les ordres duquel il avait servi, l’avait convaincu qu’il ne s’agissait ni d’un coup d’État ni d’une aventure fasciste ou raciste. Et Alain de Sédouy ou Jean Lartéguy, qui avaient pu apprécier son ouverture d’esprit quand il était officier de presse au moment de la bataille d’Alger, témoigneront de ses qualités pour apaiser les choses quand l’échec fut patent, demandant à Challe de faciliter la transition entre pouvoir de fait et pouvoir légal, et veillant à ce que les civils ne soient pas armés, avant de repartir attendre les ordres avec son régiment à Zéralda.

Demander à un soldat de se parjurer

Denoix de Saint Marc avait espéré une tout autre solution au moment du 13 mai, et participé avec enthousiasme au plan Challe et à l’opération « Jumelles » avec le 1er REP. « En Algérie – déclarera-t-il –, après bien des équivoques, après bien des tâtonnements, nous avons reçu une mission simple, une mission claire : vaincre l’adversaire, maintenir l’intégrité du territoire national, y promouvoir la justice sociale, l’égalité politique ». Car c’est cela le plan Challe : non seulement une lutte armée efficace contre le FLN, mais aussi la pacification des territoires, et le 1er REP en entier œuvre alors pour rassurer les populations. « Promettre à quelqu’un – déclarera le procureur-général Reliquet dans son réquisitoire –, promettre aux Algériens que l’armée ne quitterait pas l’Algérie, leur promettre qu’on ne traiterait pas avec le FLN, c’était abandonner le domaine militaire pour se transporter dans le domaine politique. Or l’armée ne doit pas faire de politique. La politique c’est l’œuvre du gouvernement. » C’est pourtant bien ce que le pouvoir politique demanda alors à l’armée de faire, avant qu’il n’ait d’autres vues. Le colonel Guiraud, commandant le 1er REP, rappelle dans son audition le désarroi des officiers qui constatent ces changements, « angoissés à l’idée de ne pas tenir les serments qui ont été faits. Ils se sentent engagés, liés par les engagements qui ont été pris ou qu’on leur a fait prendre. Ils se sentent liés également par le souvenir des leurs qui sont tombés. ». « On peut demander beaucoup à un soldat – déclarera Denoix de Saint Marc –, en particulier de mourir : c’est son métier. On ne peut lui demander de tricher, de se dédire, de se contredire, de mentir, de se renier, de se parjurer. »
On peut d’autant moins le lui demander quand les conséquences de ces abandons sont connues : Denoix de Saint Marc évoque dans sa déclaration initiale « quinze années d’abus de confiance », et l’abandon de ces populations d’Indochine fidèles à la France dont il avait pendant des années partagé le quotidien et les luttes. Et Jacques Morin, comme lui résistant, comme lui officier légionnaire parachutiste, évoquera dans son audition les choix d’alors : « Au moment de partir, Saint-Marc avait été un de ceux dont l’avis était que les Tonkinois ne pourraient pas s’adapter en Afrique du Nord, et il était d’avis qu’il fallait les laisser en Indochine. Depuis, il a très souvent pensé à ce problème, il s’est souvent demandé si son avis avait été bon ». On comprend mieux les doutes qui hantaient Denoix de Saint Marc comme nombre d’officiers en 1961. D’où peut-être cette illusion d’un nouveau « plan Challe » qui réconcilierait les Algériens et la France, pour éviter le drame moral d’un nouvel abandon.
Conscient du dilemme dont Denoix de Saint Marc était devenu le symbole, l’avocat général Reliquet déclara que, si le gouvernement lui avait demandé de prendre des réquisitions tendant à infliger la peine de vingt années de détention criminelle, il entendait conserver sa liberté de parole, et ne demanda qu’une peine de cinq à dix ans. Ce furent dix ans.

Le procès du commandant de Saint-Marc. Nous ne laisserons pas notre honneur en Algérie, présenté et annoté par Bernard Zeller, avec une préface d’Olivier Dard, Nouvelles Éditions Latines, 2021.

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