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Comment incarner la droite politique en 2027 ?

Dans un petit livre serré, le philosophe Vincent Coussedière offre de très intéressantes analyses sur les perspectives ouvertes – ou non – au Rassemblement national et, au-delà, à une part de la droite dans la France de 2026.

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Comment incarner la droite politique en 2027 ?

Coussedière avait publié en 2012 un Éloge du populisme, l’une des premières vraies analyses en France sur ce que peut recouvrir ce terme dont on commençait à faire un large usage pour diaboliser ceux auxquels on collait l’étiquette, dénonçant les erreurs comme les confusions qui existent encore souvent. Fort de cette légitimité, invité avec d’autres à une rencontre informelle avec la présidente d’alors du mouvement, il admet avoir pensé un moment jouer le rôle dont rêvent tant d’intellectuels, celui de « conseiller du Prince ».

Cela n’a pas été le cas, mais dans ce petit ouvrage notre auteur se demande quelle est l’attitude qu’il aurait conseillé à Marine Le Pen après sa condamnation en 2025 pour avancer vers la présidentielle de 2027. Une « méditation crépusculaire », selon Alain de Benoist qui préface l’ouvrage, et qui pose de vraies questions sur l’action d’une droite que l’on pourrait qualifier de droite « de rupture », attitude qui semble indispensable à l’auteur dans une France qu’il juge « prérévolutionnaire ». Une époque, la nôtre, qui serait celle des « affirmations souveraines » et des « négations absolues », pour reprendre Donoso Cortès.

Or le Système actuel conduit nos politiques du côté de la société du Spectacle. « Ne pouvant plus masquer le naufrage – écrit d’eux Coussedière –, ils rivalisent de réalisme dans la description de la situation. […] On se met du côté des naufragés en commentant le naufrage, mais en restant soi-même sur la rive où on demeure en sécurité ». Et ce serait selon lui toute la différence d’avec le RN – et surtout d’avec Marine Le Pen – où électeurs, représentants et présidente vivraient sur le bateau qui naufrage et partageraient le sort commun.

De cette proximité devrait découler une autre manière de faire de la politique, et la fameuse « dédiabolisation » était « nécessaire et insuffisante » : nécessaire pour avoir accès aux médias et permettre au RN d’atteindre « sa masse critique en termes de taille et de solidité de sa base électorale » ; mais insuffisante pour s’affranchir des cadres imposés. Et sur ce dernier point, le ton spécifique de Marine Le Pen semble à notre auteur bien différent – ou pouvoir l’être – de celui de Jordan Bardella. Non que Coussedière nie les qualités de ce dernier, « jeune homme talentueux qui possède un itinéraire tout à fait respectable et sans doute prometteur ». Mais cette « incarnation de la stratégie de la dédiabolisation », se coulant dans la posture du bon élève, apprenant ses fiches, enchaînant les séances de média-training, court dès lors le risque de se plier aux consignes sans vraiment s’en rendre compte.

Coussedière rêve pour sa part d’une personnalité politique capable de s’affranchir de ces contraintes, de s’imposer sans passer sous les fourches caudines de la « Com’ ». Une communication permanente, qui dévore le temps des politiques et les conduit, dans la société du spectacle de 2026, à passer d’un plateau à l’autre pour y commenter à brûle-pourpoint une actualité qui se fait sans eux. « Les élus ne décident plus de rien, mais ils mettent en scène la décision », qui émane en réalité des fonctionnaires nationaux ou européens, de cet État-profond sur l’existence duquel certains commencent à s’interroger en France aussi. Pour reprendre la main, Coussedière propose donc la rupture à Marine Le Pen, une rupture qui se prépare et s’incarne. Pour lui, ainsi, le RN n’avait aucun avantage à attendre de la dissolution de 2024 : d’abord, parce que, serait-il alors parvenu au pouvoir, c’eût été dans le contexte d’une cohabitation, qui l’aurait incapacité ; ensuite parce qu’il n’aurait pas été prêt techniquement.

La conquête du pouvoir suppose pour notre auteur celle du pouvoir présidentiel, sans jamais se lier les mains par avance, un reproche qu’il fait aux choix de Marine Le Pen. En faisant de Jordan Bardella son obligatoire Premier ministre si elle était élue, en en faisant le « plan B » du parti si son inéligibilité était confirmée, la figure tutélaire du parti cèderait pour lui trop au Système. Elle s’affaiblirait ainsi, y compris chez ses électeurs, comme au sein de son parti, nombre de ses partisans en tirant la conclusion que la page est presque tournée – ce que certains sondages semblent montrer. Or Coussedière craint que, même avec ses qualités, un Bardella pris au piège de la respectabilité imposée finisse battu par le candidat du bloc central, quand une Marine Le Pen aurait pu briser les codes pour s’imposer.

Il a conscience cependant qu’à deux moments sa candidate ne sut pas le faire, lors des deux débats d’entre-deux tours des élections présidentielles de 2017 et 2022. En 2017, la voici qui fouille dans ses notes pour s’y perdre, fait des confusions, hésite, et, pour se donner une contenance, tente l’humour et la moquerie, mais en fait trop. Essaye-t-elle alors, comme veut le croire Coussedière, de sortir du jeu sans y parvenir, ou n’arrive-t-elle tout simplement pas à y entrer ? Elle passe en tout cas à côté. Mais pour notre auteur elle le fera plus encore en 2022 en essayant de se plier aux figures imposées de cette confrontation de premiers de la classe récitant des fiches et des chiffres.

On oublie alors selon Coussedière que l’on ne choisit pas un haut fonctionnaire chargé de la gestion d’un département ministériel, que l’élection présidentielle de la Ve République est bien toujours « la rencontre d’un homme et d’un peuple ». Un homme, c’est à dire une personnalité avec laquelle va se créer une relation de confiance, dont on sent qu’elle saura affirmer ses choix, qui porte un projet pour le pays plus qu’elle ne détaille un programme. « Les Français – écrit notre auteur – ne pensent pas que la “compétence” soit de répondre comme un éternel bon élève à des questions dans tous les domaines. Ils savent qu’il faut quelqu’un qui soit capable de décider et d’assumer de lourdes responsabilités en fixant un cap clair à la nation ».

Qu’aurait fait en 2025 Marine Le Pen « telle qu’il l’imaginait » pour être en 2027 cette incarnation ? Pour Coussedière, elle n’aurait dû conserver ni la présidence du parti, ni la tête du groupe parlementaire – et ne pas même rester parlementaire –, pour se consacrer à son image de présidentiable. Face à la perspective de l’inéligibilité, durcir son discours sur l’Union européenne. Annoncer haut et clair sa vocation à restaurer les fondements de la Ve République. Sachant ce qui l’attendrait en termes de troubles si elle parvenait au pouvoir, penser à sécuriser ce dernier en prenant appui sur des forces régaliennes que De Gaulle n’avait pas négligées en 1958. Et préparer un programme qui ne soit pas seulement présenter une suite de mesures qui relèveront de l’application dudit programme par le gouvernement.

Pour cela, elle devrait s’entourer « de poètes, de philosophes, d’historiens, d’économistes véritables » qui pourraient aider à « donner forme à un projet qui soit sensible et capable de mobiliser les affects du peuple français ». Il faudrait bâtir un récit réconciliant la nation autour d’elle, son style comme son statut de femme, lui permettant selon notre auteur, de l’incarner comme le fit De Gaulle, sans pour autant souffrir de la comparaison. Elle devrait ainsi être capable de rassembler sous la bannière de la nation France tous les intellectuels et médias « républicains », « conservateurs », « souverainistes », « populistes » et autres, qui semblent souvent prendre le RN avec des pincettes et refusent de le soutenir officiellement. Coussedière, lui, a fait le choix de ce soutien en se portant candidat pour le RN aux législatives de 2024 – où il ne sera pas élu.

Le livre dépasse la simple question de la place de Marine Le Pen, ou même du Rassemblement national, pour poser celle du sens de la politique et de l’incarnation d’un projet. Que l’on soit de droite ou de gauche, que l’on souhaite la victoire de Marine Le Pen ou celle de Jean-Luc Mélenchon – ou même du centre derrière Gabriel Attal –, une des questions est de savoir si on élit président de la République quelqu’un qui a une vision de ce que devrait être l’avenir du pays, loin de la récitation des fiches rédigées par ses collaborateurs. On peut défendre le pouvoir d’achat sans connaître le prix du ticket de métro ou de la baguette de pain. On peut souhaiter défendre une souveraineté militaire en ignorant le nombre exact de sous-marins nucléaires ou d’avions de combat, une souveraineté agricole sans savoir combien de tonnes de poulet on importe, un système éducatif sans se préoccuper du pourcentage exact de bacheliers obtenant la mention « très bien ». Parce que l’on fait dire aux chiffres ce que l’on veut d’une part, parce que cela relève de la mise en œuvre du projet d’autre part, de la transformation de directives en normes. Face aux incertitudes actuelles, quand les cartes peuvent être rebattues en quelques heures, un État a surtout besoin d’un pouvoir qui ait une vraie colonne vertébrale, assez souple pour ne pas casser, assez rigide pour rester droit.

Face au découragement ambiant, qu’il constate comme beaucoup, Coussedière prône la stratégie « du coup de poker, celle où l’on joue à tout ou rien, celle où l’on ne se laisse pas disparaître et humilier progressivement, celle où l’on n’attend pas passivement d’être sorti de l’histoire, celle où l’on reste soi-même, celle où l’on n’a peur de rien ». Reste une première question. Non pas tant celle de savoir si Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon ou Gabriel Attal – il est par contre permis d’exclure Xavier Bertrand – sont prêts à le faire. Mais celle de savoir si les Français sont prêts à le faire. Notre faiblesse n’est-elle pas que, collectivement, nous ne croyons « plus totalement en la France » ? Que nous pensons en notre for intérieur que « les carottes sont cuites » ? Ce qui conduit à la dernière question, celle du pourquoi. Un « élan national » suppose une nation. Un « sursaut populaire » suppose un peuple. « Pourquoi, écrit Coussedière, nous intéresserions-nous à ce qui se passe et à ce qu’il faudrait faire, et surtout pourquoi serions-nous prêts à le faire, si nous ne formons plus un “nous ”, si c’est justement le “nous” qui est en question ? » Comme Samuel Huntington dans son remarquable Qui sommes nous ?, l’auteur nous rappelle dans ce court essai, à lire avec attention dans l’année qui vient, que seul celui qui sait qui il est peut savoir où il va.

 

Vincent Coussedière, Marine Le Pen comme je l’imaginais. La Nouvelle Librairie, 2025, 130 p., 11,90 €

 


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