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Vers la bureaucratie automatisée

« L’État plate-forme », qui n’est plus qu’une infrastructure numérique distribuant les ressources selon des critères définis par des algorithmes, ou « l’algocratie », le gouvernement par les algorithmes, voilà selon Frédéric Masquelier, avocat et élu local, le visage nouveau de la bureaucratie.

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Vers la bureaucratie automatisée

Cette dernière a toujours existé, et l’auteur en rappelle l’historique, car le pouvoir a toujours cherché à gérer avec efficacité, tenant compte de ses intérêts propres, la vie de ses administrés. Mais selon l’auteur, si la bureaucratie d’autrefois était lourde, elle restait humaine et pouvait s’adapter aux situations particulières, quand la bureaucratie algorithmique ne les connaît pas.

Certains exemples de supposées erreurs des algorithmes sont discutables. Quand, au Royaume-Uni en 2020, l’algorithme notant les élèves abaisse les notes de ceux des « secteurs défavorisés » de 40 % par rapport aux évaluations de leurs professeurs, il n’y a, pour ceux qui connaissent la question, pas discrimination, mais prise en compte d’un biais humain. Idem pour l’algorithme qui considérait qu’il y avait des risques plus élevés de récidive de la part des prévenus afro-américains par rapport aux prévenus blancs à infraction égale, le risque de récidive tenant ici aux conditions sociales différentes.

Mais l’ouvrage reste pertinent. La « bureaucratie écologique » ? « Sa mission n’est pas de rendre un service, mais de créer un cadre pour la société. Elle n’a que peu de contacts directs avec les citoyens, et peut s’enfermer dans une bulle théorique forte d’un argument d’autorité qui la rend incontestable : l’urgence climatique. […] Sauver la planète devient l’alibi d’une surveillance totale, d’une gestion rigide et d’un pouvoir sans compassion ». On le constate au quotidien. L’auteur remarque aussi le changement induit dans les recrutements : « On passe de lettrés ou de juristes cultivés à des ingénieurs en informatique recrutés pour leur savoir-faire technique ».

« Si la bureaucratie déteste répondre de ses actes,
elle adore, en revanche, rechercher les erreurs des autres »

Pour lui, « l’État dépend désormais de la technologie, des informaticiens, des intégrateurs, des sous-traitants, des consultants. Chaque difficulté se transforme en un contrat payant passé avec le privé ». Et le système impose son ordre : une logique d’uniformisation souvent contre-productive, aux données cloisonnées, quand l’irresponsabilité, déjà travers de la bureaucratie, est généralisée. Par ailleurs, « si la bureaucratie déteste répondre de ses actes, elle adore, en revanche, rechercher les erreurs des autres ». Cette société de transparence imposée ne concerne pas tant la transparence de l’État, sauf quand il est affaibli, et moins encore celle de l’algorithme et des entreprises privées qui le gèrent, mais celle des citoyens : suppression du cash, transfert des données – et donc, derrière, de la souveraineté – au secteur privé, avec des contrats léonins dont la Cour des comptes s’est inquiétée en 2024.

« Le numérique ne supprime jamais un coût, il le déporte. [Il] ne réduit pas la bureaucratie, il invente sa propre bureaucratie technique ». On passe à une « économie d’assemblage » avec sa « rente de complexité » pour les opérateurs, tandis que les citoyens deviennent les sous-traitants gratuits de l’administration, comme c’est déjà le cas pour les déclarations d’impôts – provoquant des grandes différences en fonction de leur accès au numérique. Et ce que note finement l’auteur, c’est qu’un certain nombre des multiples contraintes auxquelles nous nous plions ne viennent pas de normes décidées par le législateur mais bien de celles imposées par les concepteurs des outils techniques. À partir du moment où la machine fonctionne seule, la norme se modifie continuellement pour s’adapter, demandant toujours plus de données à ceux qui veulent solliciter un droit.

« La norme devient un actif, la conformité, un marché et l’obéissance une opportunité économique » écrit l’auteur, qui décrit « un État qui prescrit sans décider, des citoyens qui obéissent sans comprendre, et des acteurs privés qui captent la souveraineté en vendant la tranquillité réglementaire ». Une servitude dont les citoyens ne se rendent pas toujours compte, puisqu’elle se présente comme un service qui leur serait offert, et la question sur laquelle conclut l’auteur est bien de savoir quelles formes de résistances peuvent être mises en œuvre. Un petit essai bien écrit qui permettra sans doute une utile prise de conscience.

Frédéric Masquelier,  Anatomie de la bureaucratie.  Éd. du Cerf, 2026, 192 p., 19 €.


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