Le monastère royal de Brou propose une petite exposition consacrée à Jean Hey, « excellent peintre teuton » (en fait flamand) comme disait maître Jean Cueillette, notaire et secrétaire de Charles VIII.
Jean Hey fut célèbre au XVe et XVIe puis oublié alors qu’il est l’auteur d’un admirable chef-d’œuvre, le Triptyque de la Vierge glorieuse (1498-1502). Il justifie à lui seul que vous courriez à Bourg-en-Bresse si vous avez raté l’œuvre au Louvre – et même si vous l’y avez vue car elle est bien mieux mise en valeur à Brou. Quelques tableaux précèdent le Triptyque, mettant en scène le mécénat des Bourbon et l’art redécouvert de Jean Hey, en commençant par un panneau de son maître Hugo van der Goes, Vierge à l’Enfant avec les saints Thomas, Jean-Baptiste, Jérôme et Louis, qui avait été transformé, horresco referens ! en scène de mariage d’Henri VII d’Angleterre. Saint Louis roi de France, avec son sceptre de cristal, a bien meilleure allure que je ne sais quel Anglais. Avançant lentement vers le triptyque, vous découvrirez le Portrait de Madeleine de Bourgogne, dame de Laage, présentée par sainte Marie-Madeleine (v. 1490), où la sainte n’est ni en chemise ni échevelée mais admirablement coiffée avec une coiffe, un voile translucide et un bandeau d’orfèvrerie, coiffure qui rappelle celle de sainte Anne dans le Triptyque ou celle de Marguerite d’Autriche dans son portrait. Tout l’art de Jean Hey est déjà dans ce Portrait : vérité minutieuse des visages et des mains, psychologie sensible des expressions, traité virtuose des tissus, contraste chromatique… et une sobriété plus française que flamande. Il n’y manque que les paysages à l’arrière-plan, comme celui qu’on aperçoit au fond de la Nativité au cardinal Jean Rolin (v. 1480). Tout est serein chez Jean Hey, même son Ecce Homo.
La Vierge glorieuse du triptyque exprime cette sérénité : triomphante au milieu d’un arc-en-ciel (en fait complet), entourée de quatorze anges, elle contemple l’Enfant, les yeux baissés, sa robe rouge préfigurant la Passion, chaque ange autour d’elle ayant sa propre physionomie : les alliances de tons acidulés (bleu et jaune, rose et vert) sont harmonieuses et la relative simplicité de la mise de la Vierge tranche avec les vêtements somptueux des donateurs, Pierre II de Bourbon, présenté par un saint Pierre aux ornements liturgiques surchargés de broderies et de gemmes, et Anne de France, présentée par sainte Anne. On pourrait croire que s’attarder sur la vêture est bien vain mais c’est d’une part méconnaître le sens que la précision de ces détails avait pour les contemporains, d’autre part bouder le plaisir de cette peinture illusionniste si léchée, si appliquée, évidemment faite pour que le donateur s’admire (même si ses traits ne sont pas enjolivés) et pour que le croyant s’émerveille d’une Vierge si vivante, si proche, dont l’immobilité ne signifie que l’intensité de la prière.
Le triptyque, démembré à la Révolution, redécouvert par Mérimée dans la cathédrale de Moulins en 1837, reformé ensuite, restauré au XIXe et exposé en 1900 dans l’« Exposition rétrospective de l’art français des origines à 1800 », qui eut lieu au Petit Palais, vient d’être à nouveau restauré : l’occasion de rééquilibrer les panneaux extérieurs en ajoutant quelques centimètres en haut en en bas (suivant qu’il s’agit du panneau de droite ou de gauche) pour réaligner l’archange Gabriel et la Vierge. Le catalogue de l’exposition revient longuement sur cette restauration exemplaire. Mais on peut aussi, après avoir contemplé la Vierge et imaginé le chant des anges, revenir sur sainte Marie-Madeleine ou entamer un dialogue silencieux avec les sibylles de Cumes et de Perse dans la Glorification de la Vierge d’Ambrosius Benson (1530) dont la calme beauté, les yeux baissés vers nous et l’air mystérieux intriguent et retiennent : saisis par cette piété nouvelle, nous rentrons en nous-mêmes.
Le Triptyque de Moulins. L’éclat retrouvé d’un chef-d’œuvre de la Renaissance. Monastère royal de Brou, Bourg-en-Bresse, jusqu’au 3 janvier 2027.
Si le Triptyque justifie à lui seul le voyage, visitez bien sûr la chapelle du monastère, qui porte l’art du gothique flamboyant à un point incandescent, et le musée, surprenant par le nombre d’œuvres présentées et la qualité et la diversité des collections.
Illustration : Jean Hey, Triptyque de la Vierge glorieuse, dit Triptyque de Moulins. Vers 1498-1500. ©Thomas Clot, CMN

Jean Hey, Portrait de Madeleine de Bourgogne, dame de Laage, présentée par sainte Marie-Madeleine. Vers 1490-1495. ©GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Stéphane Maréchalle
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