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Une vibration particulière

Sabyl Ghoussoub vient de recevoir le Goncourt des Lycéens. Inquiétant. Il est mon aîné de quatre années, ce qui est trop peu pour avoir épuisé ce qui lui reste à vivre de frivolités avant d’acquérir le droit d’être sage, comme disait Maurois, je crois.

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Une vibration particulière

Chroniqueur, entre autres erreurs, chez Konbini ou Libé, son parcours augurait fort mal de son livre, Beyrouth-sur-Seine, qui plus est fort recommandé par la critique. Et quand il écrit « Je l’admire, mon père. Un jour, je deviendrai muet comme lui », l’idée que cette retenue lui permettrait de cesser toutes les poses qui émaillent son récit peut traverser l’esprit. Sauf que le livre de Ghoussoub n’est pas sans intérêt. L’auteur fait le récit de sa collecte des souvenirs de ses parents, jeunes amants lettrés évacuant Beyrouth après leur mariage, pour quelques mois parisiens et bientôt pour toute une vie. Cocasse et profond, le couple doit être une merveilleuse compagnie, et sa nostalgie ambiguë, doublée de la quête identitaire de leur fils, dresse un portrait sans doute des plus exacts de l’attachement dramatique et paradoxal des Libanais émigrés pour leur pays. Et chez les chrétiens, au moins, la construction identitaire libanaise est terriblement dépendante du commerce entre ceux qui restent et ceux qui sont partis, au culturel comme au financier.

Je ne sais pas vraiment si ce fut la volonté de Sabyl Ghossoub mais, au revers de ses effronteries souvent médiocres, se devine comme le portrait d’une passion sincère et honnête pour son pays, quoi qu’il connaisse certainement mieux les arcanes de République que celles de Tyr et Tripoli. Cette passion distante et insatisfaite, lassée des batailles concrètes et mémorielles, est comme le portrait d’une génération beyrouthine, qui écrirait avec lui pour saisir ses nuances : « Je suis déraciné, d’autres ne le sont pas, c’est ainsi ».

J’ai hurlé en entendant Paul Audi, invité de Répliques, répondre à Finkielkraut les énièmes péroraisons émancipatrices de sa Troublante identité, parue chez Stock. La circularité de la réflexion, d’une autre sorte de chromo que les scories de Ghoussoub, donnait en résumé : refuser l’assignation identitaire tout en refusant de vivre dans ce refus qui serait lui-même une autre incarcération. Cela sonnait certainement trop comme la conclusion d’une colle vers Saint Michel. Or, du juif beyrouthin Sélim Nassib, dans Le Tumulte, au Limousin Richard Millet de La Confession négative, c’est justement la profonde valeur de l’introspection identitaire, au contact de la Place des Canons ou de la rue Rizkallah, qui affleure avec la passion du Liban. Comme si la Méditerranée avait jeté sur les rives de ce bout de terre une quête infinie de soi dans un monde où les Autres sont tout. Comme si les souvenirs de Nassib et de Millet, frères en rien, ou en si peu de choses, disaient le sort, ou plutôt la vocation, d’une ville qui « te suivra jusqu’à ton dernier souffle, où que tu sois, c’est elle qui fermera tes paupières ». Comme si les resserrements communautaires et l’imbrication étonnante des peuples des montagnes du Liban originel et des audaces cartographiques du mandat français avaient donné naissance à un pays discordant du mièvre message dont on l’affuble systématiquement, pour ressembler davantage à un défi tendu à ceux qui rêvent d’un Homme qui ne serait fils de personne, allogène à toute communauté et rejeton d’aucune lignée. Les Phéniciens n’étaient pas nomades, les Libanais non plus, contrairement à ce que certains prétendent. C’est Sélim Nessib qui fait dire à Rosco, le politique défait par l’horreur de Sabra et Chatila : « La guerre est perdue pour moi, pour toi, pour tous. Mais je resterai à Beyrouth. Je n’ai plus la force d’aller faire semblant ailleurs. »

Richard Millet donne certainement une cause de cette puissance particulière de la quête identitaire si dense au Liban quand il écrit, au début de son récit : « Nous avons vieilli plus vite que les autres. Nous avons vu ce que nul ne peut regarder fixement : le soleil, la souffrance, la mort ». Dans un pays qui fixe de nouveau ces trois Méduses, les yeux encore tourmentés par ce qui fut vu et raconté, le pire est à craindre et les détournements à soutenir. En s’effaçant, les trésors du Liban priveraient les hommes de cette vibration si particulière qui fait mûrir les cœurs et dilater les âmes avec un rythme et une profondeur qu’on retrouve chez ces étrangers parfaits que sont Sabyl Ghossoub, Richard Millet et Sélim Nassib.

 

Sabyl Ghoussoub, Beyrouth-sur-Seine, Stock, 2022, 320 p., 20,50 €.

Sélim Nassib, Le Tumulte, Editions de l’Olivier, 2022, 416 p., 21,50 €.

Richard Millet, La Confession négative, Gallimard, 2009, 524 p., 22,90 €.

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