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Quand la taille gouverne, les leçons de Léopold Kohr

Qui n’a jamais éprouvé ce désagréable sentiment d’impuissance exaspérée à prendre la main sur une situation qui nous échappe ?

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Quand la taille gouverne, les leçons de Léopold Kohr

Prenons l’exemple des transports ferroviaires et de leurs dysfonctionnements devenus systémiques depuis quelques décennies : hommes, machines et infrastructures semblent être emportés par une vague inexplicable et incoercible ; la « mégamachine », dès lors que tous les composants y sont reliés solidairement par un mécanisme – sinon une « machinerie », pour parler comme Heidegger – complexe de rouages et d’engrenages, échappe à toute tentative de gouvernabilité rationnelle. L’on pourrait décliner à l’envi (régulation devenue impossible des flux migratoires de masse, transhumances saisonnières, « gouvernance » de l’Union européenne, délinquance endémique, dérèglements écologiques, compétitivisme sportif mondial…) ce syndrome de l’inertie critique de la masse qui veut qu’au-delà d’un certain seuil imposé par les pesanteurs inhérentes aux systèmes générés, ces derniers se heurtent aux conséquences physiques de la transgression préjudiciable de leurs propres limites, autant quantitatives que qualitatives.

Rien n’est absolument maîtrisable, dès lors qu’on se laisse submerger

Comme le soulignait l’économiste autrichien Leopold Kohr (1909-1994), « les problèmes sociaux ont une tendance fâcheuse à croître géométriquement avec la croissance de l’organisme dont ils font partie, alors que la capacité de l’homme à en venir à bout ne croît qu’arithmétiquement, si même elle croît » (L’Effondrement des puissances, Éditions R&N, 2018). La lutte contre les engorgements et emballements structurels devient prométhéenne, à due proportion, d’ailleurs, des efforts initialement déployés pour en susciter les causes. Kohr ajoute que « si une société croît au-delà de sa taille optimale, ses problèmes finiront inévitablement par dépasser la capacité des facultés humaines nécessaires pour les traiter ». Les conséquences de tout acte sont porteuses de cette part d’oubli ou d’ignorance des causes qui les ont provoquées ; c’est dire encore qu’à vue proprement humaine absolument rien n’est absolument maîtrisable, dès lors que, impuissant et résigné, l’on se laisse submerger, tel un incontrôlable raz-de-marée, par les effets délétères dont on a sciemment mésestimé l’ampleur, s’en remettant, ab initio, aux vertus d’équilibres homéostatiques du système. À l’instar de l’atome juste avant sa fission, la somme d’énergie colossale dépensée contient en elle-même l’incommensurable étendue des catastrophes à venir. C’est la première des tragédies humaines que d’aller au-devant des calamités, surtout lorsqu’on les a engendrées. Mais les désavantages comparatifs s’apprécient, trop tard, à l’aune des coûts exorbitants consentis au départ mais qui semblent s’accroître exponentiellement à l’arrivée. L’humanité s’est, pendant longtemps, intrinsèquement circonscrite à des bornes qu’une certaine sagesse a toujours considéré comme sacrilège de transgresser.

Partout où quelque chose va mal, quelque chose est trop gros

Avec Leopold Kohr, nous considérons que ces bornes sont autant inscrites dans la physique que dans la biologie. Ce faisant, elles sont constitutives d’une sorte de loi naturelle : « Max Planck, dans sa fameuse théorie quantique […] a confirmé expérimentalement que l’univers n’est pas constitué d’immenses entités unifiées infinies dans les deux extrêmes mais de particules discontinues qui rayonnent en petits paquets, les quanta. […] La biologie moderne a montré plus clairement que toute autre science que, chaque fois que la nature elle-même améliore le fonctionnement de la vie, elle le fait non en unissant mais en divisant. » À cette loi de nature a correspondu, nonobstant, la propension démiurgique à la démesure, cette autre loi, non moins humaine, d’artificialité que la technique a engendrée. Tout est une « question de taille », pour reprendre cette expression qui est aussi le titre éponyme d’un livre important d’Olivier Rey, et la seule mesure de la proportion idoine réside, volens nolens, dans le jugement de chacun que la sagesse populaire dénomme le « bon sens ». Adossé à l’expérience et à l’histoire, ce « bon sens » ou encore « sens commun » indique autant la marche à suivre – sorte de mode d’emploi inspiré de l’observation du réel – que la signification profonde qui s’impose d’évidence, au regard non médiatisé de l’observateur. Or, à « taille humaine » – autre expression populaire, s’il en est – il semble que « partout où quelque chose va mal, quelque chose est trop gros. […] C’est toujours la grandeur, et seulement la grandeur, qui est le problème de l’existence, aussi bien sociale que physique ». Partant, Léopold Kohr prévient que la bonne échelle ne réside pas uniquement dans le « petit » ou le « réduit » mais dans le « proportionné ». Kohr, à la suite de Platon et d’Aristote, plaide pour la « juste mesure », cette harmonie cosmique qui veut que chaque chose occupe la place qui lui est assignée en relation avec sa nature propre.

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