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L’homme nihiliste

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L’homme nihiliste

Avec Albert Camus, nous défendons l’idée selon laquelle la révolte est certainement l’élan humain le plus authentique et fondamental qui fait se lever tout homme contre l’absurde. En ce sens, la révolte est le cri ultime de la liberté (en ce sens, cette dernière se comprenant comme une dignité), elle vise la liberté comme état social premier – elle est donc une aspiration supérieure oscillant, selon les tempéraments et les conjonctures, entre métaphysique et idéalisme.
Qui peut se révolter aujourd’hui ? Disons-le tout net : pas grand monde, tant l’absurde, précisément, flanqué de ses outres débordantes que sont la négation – rien ne vaut rien – et le nihilisme – tout se vaut, Dieu comme les hommes, selon un postulat d’indifférence des valeurs –, inhibe toute velléité de révolte. Celle-ci serait une marque de « grande santé », pour parler comme Nietzsche. Au contraire, l’absurde instille dans les cœurs et les âmes le poison acide de la rancune et du ressentiment. La révolte relève de l’ancienne éthique guerrière ou héroïque de l’Antiquité homérique, quand le ressentiment se définit comme une frustration obsessionnelle, une angoisse de l’envie et du désir jamais rassasiés. La révolte est libératrice, le révolté dût-il mourir pour l’objet de sa révolte qu’il place d’instinct au-dessus de sa propre condition. L’homme du ressentiment se place, quant à lui, au-dessus de la cible de ses propres désirs perpétuellement insatisfaits. Cette cristallisation en fait un névrosé. Pourtant, l’homme révolté et l’homme du ressentiment partent d’un semblable point de départ qui est leur distance par rapport au sacré. Mais le premier conservera la vitalité de cette émancipation là où le second nourrira de la désespérance dans ce qu’il concevra comme de l’abandon. De fait, le premier consacrera son existence à être et à vivre, lorsque le second s’encagera dans la surenchère lugubre et la surabondance vaine de l’avoir. Le premier se sublimera dans l’histoire, quand l’autre végètera au stade de la plus insipide médiocrité.
Apparaît alors le problème de l’enjeu de la révolte. Camus pose que toute révolte est une limite. L’opprimé, en se révoltant, montre au maître la limite ultime en-deçà de laquelle tous les deux s’expulsent de leur humanité. Au regard de l’histoire, toute révolte s’assigne un objectif d’efficacité, sauf à renoncer d’avance au combat considéré implicitement comme inutile. De la sorte, une révolte authentique peut difficilement faire l’économie de cette alternative : la mort ou la liberté. L’homme révolté joue sa vie en la suspendant au sort du combat final. Partant, il accepte de la perdre au bénéfice d’une victoire bien plus grande. Selon Camus, la mort serait une injustice – dans la mesure où l’homme révolté aurait été conduit à l’infliger lui-même – sauf à mourir soi-même pour prix de celle-ci. Le marché paraît d’autant plus honnête, que toute révolte – à moins de dégénérer en sauvagerie – « est protestation contre la mort » (L’Homme révolté, 1951). Telle est sa frontière. La révolte n’a de sens, en effet, que si elle conserve la vie. Mais, avertit encore le philosophe, « son univers est celui du relatif ». Partant, l’homme révolté se heurte à une limite inhérente à la condition humaine, celle du tragique de l’existence. Toute protestation au nom d’un absolu – lequel se situe au cœur même de la révolte – pourra alors sembler dérisoire au point de se retourner contre l’« action révolutionnaire » et en éteindre la flamme. Des cendres, malgré tout encore chaudes, de cette promesse insurrectionnelle, peut renaître l’absurde et, avec lui, sa morbide tentation nihiliste.
Le nihilisme est justement ce qui oblitère toute révolte. Prenant acte de la mort de Dieu, Nietzsche a validé, par anticipation, à la fois le triomphe de la raison issue des Lumières comme l’assomption des horreurs matérialistes qui ensanglanteraient la modernité techniciste du XXe siècle autant que la postmodernité transhumaniste du XXIe. Son acceptation inconditionnelle – c’est-à-dire, précisément, sans la promesse parousiaque du Royaume des Cieux – du monde – et donc de l’immonde, comme aurait dit Lacan –, aura sans doute été la vertu aristocratique la moins bien comprise et la mieux dévoyée. Nos contemporains assentissent à tout. Nietzschéens involontaires, ils croient chevaucher leur devenir au nom de la rationalité – qu’ils prennent ainsi pour la raison – et de leur individualisme souverain – qu’ils prennent pour une surhumanité émancipatrice. Pourtant, bien loin de la solitude méthodologique prônée par l’imprécateur de Sils-Maria, ils évoluent en un grégarisme rageur, nouveaux esclaves marchant au pas de l’oie d’une propagande qui s’est substituée à toute spiritualité – cosmique ou chrétienne. Consentir à leur servitude est, pour eux, la plus haute conquête de la liberté…
Assurément, la révolte camusienne est un cri silencieux dans la nuit de tous nos renoncements. Le nihilisme a vaincu, sans avoir épargné Nietzsche lui-même et son exigeante pensée du « grand midi ». Le nihilisme de ce dernier se voulait éthique en tant qu’il imposait, en l’homme, une révolte contre tout ce qui, perpétuellement, l’avilit.

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