À l’heure où, des quatre points de l’échiquier politique, les entrepreneurs du grand Barnum présidentiel se hâtent, uniment, d’élever estrades et chapiteaux à l’ombre desquels ils viendront s’ébattre et s’exhiber en proclamant mille promesses intenables, importe-t-il de se demander… à quoi bon tout ce cirque, quand seul l’homme demeure, au fond, l’unique et essentielle question politique.
Dans une société comme la nôtre où la constitution naturelle a été jadis niée, une telle visée n’est plus concevable et encore moins compréhensible. Mais la perte de cette politeia a eu de bien plus funestes conséquences, puisqu’elle nous a occulté le droit naturel qui la sous-tendait. Or, ce droit, comme archè, commandement et commencement, est au fondement de toute société ; ce droit est à la fois supérieur et inhérent au corps social, sans lequel ce dernier se délite. Supérieur à la volonté de l’homme et de la société, il s’enchâsse en Dieu qui en est l’auteur. Mais dans une société qui n’est plus ordonnée à l’Église conçue comme présence sécularisée du Christ (et de son Verbe rédempteur), comment redécouvrir ce droit naturel qu’en d’autres temps, la raison humaine, en comptant sur le précieux secours de celle-ci, était encore apte à déceler par ses propres moyens ? Aucun des candidats à la fonction suprême n’aura l’audace – proprement révolutionnaire en l’occurrence, puisqu’elle aurait pour effet de revenir à ses principes premiers, conformément à l’exhortation méthodologique de Léon XIII selon laquelle « à qui veut régénérer une société quelconque en décadence, on prescrit avec raison de la ramener à ses origines » (Rerum novarum, 15 mai 1891) – de faire de la doctrine sociale de l’Église, son programme politique. L’on ne demande pas aux gouvernants de résoudre tous les maux de la terre. Une telle tâche est invinciblement herculéenne car littéralement surnaturelle. C’est pourtant ce dessein prométhéen qui anime libéraux et socialistes de tout poil. C’est cette folle ambition de nature démiurgique qui discrédite fondamentalement le principe démocratique moderne. La défiance des peuples à l’endroit de leurs élites dirigeantes tient justement à ce qu’ils se comportent comme la mouche de la fable : s’introduisant dans les affaires qui leur sont étrangères et hors de portée, ils s’érigent partout en fâcheux et « partout importuns, devraient être chassés ». Il en résulte une haine pour l’inégalité, dont on rappellera qu’elle tend nécessairement à la diversité des classes et des individus. La Providence n’a pas voulu, en effet, que tous prétendent gouverner, de même qu’il en est qui sont destinés à l’industrie, quand d’autres ne sont voués qu’à en (re)cueillir les fruits.
Toute question politique et sociale se résout dans une perspective subsidiariste
Les principaux désordres qui affectent nos sociétés actuelles résident dans l’ignorance de cet ordre que l’orgueil des hommes conduit à vouloir renverser, comme s’il se fût agi de mettre fin à une insupportable et ancienne « injustice » sociale. Certes, l’inégalité est devenue odieuse à nos contemporains ; en sus d’être combattue de droit, ils voudraient même qu’elle n’eût jamais existé de fait. La Royauté céleste du Christ qui se fit pauvre parmi les hommes rappelle autant la vocation universelle de l’Église d’ouvrir les bras à tous les hommes « quelle que soit leur condition, comme étant les enfants d’une seule et même famille, créée par le même Père très bon », que la constitution naturelle de toute société où les classes supérieures participent avec les classes inférieures de la même œuvre de Dieu (Léon XIII, Graves de communi re, 18 janvier 1901). Le c?ur de la doctrine sociale bat pourtant dans ce principe primordial en vertu duquel l’homme doit prendre en patience sa condition ; l’erreur subséquente impliquée par l’inobservation de ce principe est de croire que les classes sociales sont « ennemies-nées l’une de l’autre, comme si la nature avait armé les riches et les pauvres pour qu’ils se combattent mutuellement dans un duel obstiné ». La doctrine sociale insiste sur le caractère souverainement juste de la propriété privée seule à même, par son enracinement patrimonial et le bénéfice du délaissement entre les mains des générations suivantes, qui lui est attaché, de réduire l’écart entre classes, jusqu’à l’abolition de leur antagonisme. Droit naturel inviolable, la propriété ne ressortit pas davantage à l’esprit libéral qui, dans sa dimension libre-échangiste et marchande, ne peut s’empêcher de la mettre en concurrence avec le capital. Pis, ce dernier, en décorrélant la propriété du travail (dont le superflu du salaire permet, dans un souci de prudente économie, de constituer une épargne destinée à se transformer en véritable patrimoine), l’a artificialisée en valeurs boursières et titres mobiliers, sous le double mouvement aveugle de la spéculation illimitée et de l’anonymat des flux. Le travail, s’il n’est pas « l’unique titre à recevoir notre subsistance », demeure résolument « la source unique d’où procède la richesse des nations » (Pie XI, Quadragesimo anno, 15 mai 1931). Dans l’ordre naturel, ce travail relève de la justice distributive et les gouvernants, toujours, doivent-ils « avoir soin de toutes les classes de citoyens » affirme Léon XIII comme, à sa suite, ses continuateurs qui, plaidant l’union dans le bien commun, adoptent une vision organique du corps social. C’est dire encore que toute question politique et sociale se résout précisément, dans une perspective subsidiariste, par un « concours d’ordre général qui consiste dans l’économie tout entière des lois et des institutions », attendu que « de l’organisation même et du gouvernement de la société découle spontanément et sans effort la prospérité tant publique que privée » (Léon XIII). Aussi, instruits des leçons de 50 ans de vie politique, nous devons prendre garde de nous laisser piéger par la rhétorique sirupeuse des bonimenteurs, la cité étant, ici-bas, notre souverain bien.
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