La Poursuite impitoyable (The Chase, 1966), réalisé par Arthur Penn et produit par Sam Spiegel (Le Pont de la rivière Kwaï, Lawrence d’Arabie), s’impose comme l’une des œuvres les plus denses, les plus chaotiques, mais aussi les plus symptomatiques de l’Amérique des années 1960.
Adapté d’un roman de Horton Foote, sur un scénario du même auteur et de Lillian Hellman, le film déploie, sur la toile de fond d’une petite ville texane, la chronique d’une société en décomposition, où les rancunes, les haines raciales, la corruption et la violence ordinaire enveniment une atmosphère aussi étouffante qu’inéluctable. Simplicité du prétexte narratif, pour une histoire incandescente : un évadé, Bubber Reeves (Robert Redford), s’est échappé du pénitencier. Tandis que le shérif Calder (Marlon Brando), homme intègre et désabusé, tente d’éviter le lynchage, la communauté se livre à ses instincts les plus vils. L’alcool, la luxure, la cupidité et la peur consument peu à peu chacun des personnages. Plus qu’un simple drame policier, The Chase est une radiographie sociale, un miroir brisé de l’Amérique profonde. Dans ce film, Robert Redford, encore jeune acteur à l’époque (il n’a alors qu’une trentaine d’années), incarne la figure quasi stéréotypée, mais efficace, du fugitif innocent (thème déjà brillamment exploré par Fritz Lang dans Fury, 1936), homme pourchassé tant par la fatalité que par l’aveuglement collectif. Sa prestation, toute en retenue, porte déjà en germe ce qui fera la marque de son jeu : une sobriété élégante, une sincérité physique, une distance mélancolique. On entrevoit ici le Redford des années à venir, celui de Butch Cassidy and the Sundance Kid (George Roy Hill, 1969), Jeremiah Johnson (1972), Les Trois jours du Condor (1975) ou encore Out of Africa (1985), tous trois de Sydney Pollack – un acteur qui aura su allier le romantisme viril (Nos plus belles années, 1973 ; Proposition indécente, 1992) à la lucidité tragique, et dont chaque rôle interroge la tension entre l’individu et le système (Brubaker, 1980), la liberté et l’ordre (Willie Boy, 1969), l’innocence et la compromission. Dans La Poursuite impitoyable, Arthur Penn (Le Gaucher, Little Big Man, Missouri Breaks) orchestre avec une rare maestria formelle une dramaturgie de l’enfermement.
Un tournant dans le cinéma américain
Le montage, nerveux et elliptique, la photographie aux contrastes âpres de Joseph LaShelle, et la musique fiévreuse de John Barry (James Bond contre Dr No, Out of Africa, Amicalement vôtre) participent d’un climat de fièvre et de démence collective. La caméra, souvent mobile, épouse la tension d’un monde sur le point d’exploser ; elle cerne les visages, les corps, les regards, pour mieux révéler la fêlure morale des personnages. Brando, immense de retenue, incarne un shérif impuissant au milieu du chaos : son autorité morale se heurte à la sauvage animalité du groupe, comme si la civilisation elle-même, dans ce microcosme texan, menaçait de s’effondrer. Arthur Penn, qui réalisera l’année suivante Bonnie and Clyde (1967), opère ici un tournant dans le cinéma américain. Le film anticipe la Nouvelle Vague hollywoodienne : refus du manichéisme, éclatement du récit, crise des valeurs et mise en accusation du rêve américain. Derrière les masques du western et du film noir, La Poursuite impitoyable dévoile une violence systémique – celle des conventions sociales, du racisme latent, de l’argent corrupteur, et d’un pouvoir policier miné par la peur. La figure de Redford, dans ce dispositif, apparaît presque christique : l’innocent sacrifié sur l’autel d’une collectivité hystérisée. La chasse à l’homme devient métaphore de la condition moderne, d’une humanité traquée par ses propres démons. Film inclassable, âpre, inégal parfois, mais profondément sincère, La Poursuite impitoyable témoigne du génie intuitif de Penn : celui d’avoir su capter, avant tout le monde, l’onde de choc moral et politique d’un pays à la veille de l’explosion (Vietnam, droits civiques, contestation de l’autorité). Quant à Redford, il y trouvait l’un de ses premiers grands rôles : celui d’un homme pris dans le tragique de la fatalité et de l’incompréhension sociale. L’élégance discrète de son jeu, son refus de tout pathos, sa fidélité à une idée de l’intégrité morale – jusque dans ses engagements ultérieurs de cinéaste et de militant écologiste – confèrent à son parcours la cohérence d’un humanisme intransigeant. Dans ce film tout en contraste, Redford symbolise la pureté menacée, quand Penn pointe la violence du désordre. The Chase est moins une œuvre sur la chasse à l’homme qu’une méditation sur la perte de la décence et sur la corruption du lien social. Dérangeant mais coruscant.
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