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La crise de la démocratie est une crise de l’homme

Retour au réel avec Gustave Thibon.

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La crise de la démocratie est une crise de l’homme

En régime démocratique, notamment à l’occasion de votations ou d’élections engageant l’avenir du pays tout entier, se pose implicitement mais inévitablement la question de la fin poursuivie par les impétrants, qui au sommet de l’État, qui au sein de l’assemblée des représentants de la nation. Mais, à l’endroit où l’homme politique fait état d’un programme – ou d’un projet –, catalogue de « propositions » conjoncturelles, celui-ci se montre volontiers oublieux du dessein entrepris pour la cité. Etymologiquement, ce terme emprunte au « dessin », lui-même provenant du latin disignare et de signum, le signe. Par-là s’agit-il de montrer la voie, c’est-à-dire de faire entrevoir un destin au commun des mortels. C’est dire encore que le dessein d’un destin est foncièrement porteur de sens. L’abstentionnisme structurel comme les surgeons révolutionnaires révèlent donc davantage une crise du sens, la crise institutionnelle, dont on semble la parer un peu rapidement et artificiellement, n’apparaissant jamais que comme son plus pâle reflet. Les institutions, en effet, sont de banales constructions humaines. Se lamenter sur leur décrépitude conduit à manquer le sens véritable de la crise qui les affecte. Gustave Thibon (1903-2001) a expliqué combien cette crise n’était rien de moins qu’humaine, attendu qu’elle avait son origine première dans la négation de toute transcendance. La mort nietzschéenne de Dieu se montre principalement à voir comme celle de l’homme à lui-même, c’est-à-dire à la part intime et indéracinable du divin en lui.

Suspendue au progrès comme le pendu au gibet

En fermant délibérément les yeux au-dedans de lui-même (introspection ayant d’autant moins à voir avec un quelconque égotisme narcissique qu’elle revêt une dimension mystique dès l’instant où elle tend à renouer avec une ascèse – qui est, en même temps, une éthique – sotériologique, en rapport étroit et exclusif avec le salut de l’âme), pour parler comme Gabriel Marcel, l’homme s’ébroue, se débat avec lui-même, dans l’obscurité de ses sentiments, tous plus contradictoires les uns que les autres. D’où, chez l’homme de la « surmodernité » – selon l’expression de Marc Augé –, cette propension logique à s’ériger comme référence du/de tout, démiurge auto-engendré mais n’engendrant plus rien que du vide, de l’évanescent – du liquide, aurait dit Zygmunt Bauman. Thibon rappelle que l’homme ne cesse de devenir, jusqu’à atteindre non point la perfection mais sa dignité, laquelle, aux yeux de son Créateur, est d’essence surnaturelle – précisément parce que Dieu s’est fait homme par le Christ rédempteur. Il n’est pas en construction permanente – il est créé et, partant, n’a plus lieu d’être augmenté ou amélioré – mais en quête perpétuelle de son humanité – telle est sa part héroïque en ce qu’il doit perpétuellement tendre à découvrir ce qui a de meilleur en lui, condition ontologique exclusive de son salut. Cette ascension humaine à Dieu est la plus difficile qui soit, tant elle voisine souvent avec sa propre impuissance à vaincre les vents contraires du Mal absolu qui nous habite uniment. L’humble résignation à la tâche ardue du pécheur se mue trop souvent en renoncement à devenir humainement autre. L’individu prend le pas sur l’homme et laisse éclater l’invraisemblable revendication d’un droit au bonheur – tout aussi improbable. Si l’homme émerge de la multitude – pour autant qu’il veuille la dépasser – l’individu, quant à lui, se noie dans la masse, « vocable emprunté au registre de la matière et de la quantité », remarque judicieusement Thibon (Retour au réel, 1943). L’eudémonisme, ou vocation au bonheur, semble inscrit dans l’ADN de la modernité au point d’effacer progressivement la « griffe du Créateur » nichée au cœur de l’homme, d’après Descartes. 

Les prospecteurs de suffrages, plus bassement soucieux de « rendre l’homme heureux » que de l’élever « à vivre » noblement (Ce que Dieu a uni, 1945), confirment, malgré eux, ce propos impitoyable de Nietzsche : « Vivre — cela signifie : repousser sans cesse quelque chose qui veut mourir. Vivre — cela signifie : être cruel et implacable contre tout ce qui, en nous, devient faible et vieux, et pas seulement en nous » (Le Gai Savoir, 1901). Partant, les individus se retranchent derrière cette démocratie honnie – pour ce qu’elle contient d’élitisme irréductible et incompris – mais indépassable pour ce qu’elle contient de promesses parousiaques. Ce faisant, ils se leurrent dans leurs idéaux et se perdent dans leurs abstractions. Tout à son « exhibitionnisme démocratique », l’homme moderne, pourtant plus matérialiste que jamais, se refuse nonobstant à « l’incarnation de l’idée » (Retour au réel). C’est que le réel n’est nullement démocratique et le sage doit impérativement se garder des lendemains chimériques, ces « délires d’optimisme » comme les appelle encore Thibon (L’ignorance étoilée, 1974). Suspendue au progrès comme le pendu au gibet, la démocratie hypermoderne ne conçoit nul « retour en arrière », même en cas d’erreur, la perspective de nager à contre-courant du « sens de l’histoire » faisant horreur à ses sectateurs. Toute « avancée » prétendue est un droit au risque de nous dépouiller de notre être. Une dysharmonie factice nous guette pourtant ; elle nous « arracher[ait] aux grandes continuités cosmiques et sociales (le sol, le métier, la famille, la patrie…) qui sont les cadres normaux de [notre] vie intérieure et de [notre] activité ». 

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