Éric-Emmanuel Schmitt n’a pas le goût des confidences, mais il adore la musique, et parmi les musiciens, Mozart est son préféré. Et comme il se trouve que Mozart a eu avec son père des rapports extraordinaires, et que Schmitt est un père comblé, il a soudain eu envie de nous faire le roman des rapports entre Léopold et Wolfgang, ce qui est devenu Juste après Dieu, il y a papa (éd. Albin Michel). Voilà deux livres aussi différents l’un de l’autre que Montmartre l’est de l’Himalaya. Je ne parle pas de Montmartre par hasard, vous vous en doutez, mais pour établir une subtile correspondance avec le martyr conjugal de madame Bruckner mère.
Pascal Bruckner n’a jamais compris pourquoi sa mère n’avait pas divorcé, affublée qu’elle était d’un mari difficile et violent, qui faisait régner la terreur dans sa famille, au point que le jeune Pascal n’avait qu’une seule idée : fuir ce foyer déglingué. Sa mère était pourtant une femme cultivée, aimant la musique, bonne lectrice, et de livres qui n’avaient rien de timoré. Pourquoi n’a-t-elle pas pris au moins un amant, comme lady Chatterley, dont elle avait lu les aventures ? En parcourant à son tour les livres qu’elle avait lus, le fils essaie de mieux comprendre les ressorts de l’âme de sa mère, mais cela ne lui apporte apparemment pas de résultats éclairants. Il en profite pour raconter son enfance, sa grand-mère, ses déboires de jeune homme, tout en menant son enquête autour de la mère inconnue, qui le reste jusqu’au bout, tout en se dévoilant quand même. Car il y a une presque fin satisfaisante à l’enquête, une fin surprenante ; mais vous comprendrez que je ne peux rien vous en dire, qu’il faudra que vous fassiez vous-même la découverte.
En attendant, je peux vous préciser quelques bricoles. D’abord, que Pascal Bruckner est un petit malin, qui fait semblant de nous raconter sa mère pour se raconter lui-même, et nous avouer qu’il n’a jamais vraiment pu couper le cordon ombilical, que cette mère méconnue le hante bien au-delà de sa mort, parce que cette mère tellement tendre a fait de ce fils unique un sale gosse, qu’il lui en veut, tout en la remerciant de lui avoir donné le goût des livres et des secrets partagés loin du père, qu’elle l’a mis sur le chemin de l’indulgence vis-à-vis de ce père qu’elle a aimé sans fautes, mais « sans la passion qui [l’]excuse[rait] », au moins le croit-il sans en rien savoir, car elle reste l’inconnue, non parce qu’elle cachait ses secrets, mais parce que son fils n’est pas capable de les comprendre, quand bien même les lui mettrait-on sous le nez. Parce que ce fils est un philosophe qui va sans cesse questionnant, mais n’aime pas donner des réponses, parce qu’il pense à juste titre que les réponses sont toujours des erreurs par approximation et renversement, des façons de se cacher le sens du mystère, pour la raison biscornue qu’on ne veut pas le savoir, qu’on ne veut jamais savoir ce qui pourrait tuer la curiosité, l’appétit d’amour.
On ne sait presque rien de ses parents
En vérité, on poursuit sans fin des illusions. Comme Simone de Beauvoir, on écrit des pages pour dire qu’on mène le combat pour être libre, sans oser reconnaître que ce combat est un leurre : « Que veut dire être libre après 60 ans, alors que l’espérance de vie se réduit et que les infirmités nous frappent ? » Que devient le goût de la lecture et la valeur de la culture, « si la lecture n’est pas une source jaillissante qui change notre relation au monde [mais] un exercice mécanique. Un trompe-l’œil pour déjouer l’ennui, et l’âge qui gagne » ? Si on lit des romans policiers remplis d’horreurs, comme faisaient ses parents, sans jamais voir qu’on vit dans les mêmes désordres, ce n’est qu’une fuite : « Ils se délectaient de ces fictions qui les changeaient de leurs horizons bornés sans réaliser peut-être qu’eux-mêmes nourrissaient une violence latente qui allait les éreinter l’un et l’autre, faute de se quitter. » Remarquez l’expression que j’ai soulignée : ce peut-être, qui signifie que l’auteur n’en sait rien, qu’il leur invente une ignorance, qui est la sienne certes, mais qu’il ignore si elle fut vraiment celle de ses parents. Ils lui restent inconnus, et pourtant il en reproduit les conduites. Car c’est là le mystère : on ne sait presque rien de ses parents, mais on reproduit presque fatalement ce qu’ils ont vécu, sans mieux comprendre pour autant les ressorts cachés, tant l’homme est « un monstre incompréhensible ».
Pascal Bruckner est philosophe, et il n’ignore pas qu’être philosophe, ce n’est pas toujours penser les choses elles-mêmes, mais c’est parfois seulement avoir capté une musique des sphères intellectuelle, et la reproduire pour s’en créer un personnage, un personnage d’interprète triomphant, comme ce camarade qu’il n’a pas oublié, victime d’une mère protectrice, trop semblable à la sienne pour qu’on ne fasse pas le rapprochement…
Wolfgang Amadeus Mozart n’est certes pas un fils de ce style, et son père ne lui est pas un inconnu, mais celui qui a compris son génie et a tout fait pour que ce génie vienne à maturité. Cependant, tout à sa création, Wolfi l’a négligé, ce père, l’a laissé vieillir sans trop se soucier de seulement lui donner régulièrement de ses nouvelles. C’est ce drame sans éclats que nous raconte Éric-Emmanuel Schmitt, dans un roman qui a pour titre une formule de l’enfant Mozart : Juste après Dieu, il y a papa (éd. Albin Michel). Ce roman est aussi une biographie de Mozart, agrémentée de subtiles analyses de quelques-unes de ses œuvres, une mise au vif de l’âme d’un artiste incomparable, une approche pleine d’humanité de l’existence difficile que mena un des plus grands génies de la musique, obligé de subir une condition domestique dégradante auprès de princes qui ne connaissaient rien à la musique, mais voulaient en agrémenter leur vie de rustres drapés de brocard.
« Juste après Dieu, il y a papa »
Éric-Emmanuel Schmitt est un homme de cœur qui a voulu mettre en avant le père admirable et douloureux que fut Léopold Mozart. Avec une profonde sympathie pour ce musicien ordinaire qui, ayant compris que son fils était un des plus grands génies de la musique, se mit entièrement au service de cet enfant afin de le former musicalement et socialement ; ayant bien senti que son admirable travail de pédagogue était insuffisant, il se démena afin de permettre à son fils de rencontrer les plus grands musiciens de son temps, qu’il mûrisse son talent à leur contact, qu’il atteigne en les dépassant les sommets de son art. Cela n’empêche pas de sentir douloureusement, avec déchirement de l’âme, que son fils grandit, s’éloigne, atteint des altitudes que lui ne pourra jamais atteindre, écrit une musique que lui-même est incapable d’écrire, et même de comprendre tant elle est sublime. C’est ainsi que ce père se fit le serviteur bientôt inutile de son fils admirable, qu’il n’en aimera que plus, en se déchirant toujours plus.
N’allons pas croire cependant que le fils ne sait pas ce qu’il doit à ce père. S’il a eu ce mot d’enfant : « juste après Dieu, il y a papa », il en a toujours gardé la conscience vive, une conscience de plus en plus éclairée, quoique troublée, négligée. Éric-Emmanuel Schmitt descend dans cette âme avec une tendresse pénétrante, on sent qu’il connaît son Mozart, qu’il en est frère, au point d’inventer, de découvrir cette vérité, que le Commandeur de Don Giovanni est une figure du père tant aimé, qu’il a bien fallu tuer pour être soi. Car tout fils tue son père pour obéir au tragique nécessaire de la vie, ce qui n’est pas la négation de l’amour, mais son apothéose mystérieuse, assassine et grandiose. Alors, la fin de l’opéra change de sens, elle ouvre sur le passage, le passage de témoin autant que le passage vers le monde de la réconciliation absolue. Peut-être est-ce une interprétation douteuse, mais elle en est d’autant plus belle, plus conforme à ce Mozart profond, qui était un homme joyeux, un musicien de l’enfance et de la féerie, un faiseur de tours.
Pour le comprendre, il faut lire avec grande attention la très belle analyse de La flûte enchantée (p. 180-181), parce qu’elle éclaire l’opéra bien sûr, mais aussi toute la musique de Mozart, et toute l’âme fraternelle d’Éric-Emmanuel Schmitt, ainsi que son merveilleux talent d’écrivain : « Cet opéra – chacun le sent – exhale quelque chose qui allège l’âme. » L’incise « chacun le sent » est nécessaire : elle souligne que l’auteur veut partager avec tous ce qu’il a découvert, ressenti, aimé. « En l’écoutant, poursuit-il, on rouvre la chambre oubliée de ses vertes années, on affronte de nouveau les épreuves et les mystères des contes. » Les épreuves, comme Don Juan-Mozart affronte l’épreuve de la venue du Commandeur, et son invitation, accepte sa main tendue et son mystère : le feu est-il celui de l’enfer, ou de la transmutation du plomb en or ? « Dans ce mélange de majesté et d’espièglerie, de sagesse et de cabrioles, flotte l’esprit d’enfance. » Le père est revenu, « la fougue des printemps renaît » … C’est comme un écho de cette pensée, venue du fond de la mémoire au moment terrible de la mort du père : « Un père ne disparaît pas tant que son fils pense encore à lui. »
Pascal Bruckner, De mère inconnue, Grasset, 2026, 272 p., 20 €
Éric-Emmanuel Schmitt, Juste après Dieu, il y a papa, Albin Michel, 2026, 208 p., 19,90 €
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